Nous ne sommes maîtres de rien. Les désagréments de l’existence, la maladie, la fatigue, l’épuisement, tout ce qui en nous se soustrait de façon consciente à notre volonté nous le rappelle, et que cette liberté dont nous nous flattons n’est qu’un peu de poudre que nous répandons sur les yeux de la nécessité. Pour ne pas voir que le destin est aveugle, comme la nature, comme le devenir, et innocent, irresponsable, hors la loi. Les doctrinaires de la liberté fabriquent des récits où nous sommes agissants, c’est qu’il faut sauver l’illusion sans laquelle il n’y a plus rien à respecter, plus rien devant quoi s’incliner, plus rien à quoi se soumettre, que ce que nous inventons nous-mêmes, ce que nous mettons au monde, l’amour que nous portons à l’avenir, notre passion de l’innocence. La doctrine de la liberté est la justification dernière de la sujétion : le sujet, celui qui croit qu’il a de bonnes raisons de dire je, est l’assujetti, il ne voit pas le trou béant qui s’ouvre au niveau de son moi parce que la garantie publique de sa liberté le dispense de la moindre observation en ce sens, et l’en dissuade, à dire vrai. La vie publique le rassure quant à la réalité de sa vie privée. Le paradoxe, ainsi, c’est que la liberté ne nous libère pas, elle nous asservit. L’ordre toujours nous précède, qui nous autorise à dire je sans autre forme de procès, qui nous garantit que nous avons un vrai moi soustrait aux contingences de l’existence quand, précisément, ce que l’on appelle « les contingences de l’existence » est la nécessité de l’existence, l’expression de la nature hors la loi. Nous allons à la loi pour qu’elle nous rassure. Nous allons à la loi pour qu’elle nous assure que ce qui se dérobe sous nos pieds est stable en réalité. Perversion de l’apparence : il n’y a rien sous nos pieds. L’autre soir, avant d’aller me coucher, cette sentence, notée : « Poissons d’argent. — Il suffit d’expérimenter avec quelle facilité on peut se débarrasser de ces petites bestioles pour comprendre à quel point l’existence est insignifiante et qu’être, précisément, ce n’est rien. Ni l’existence ni l’essence n’ont la moindre importance. On peut se passer de tout. On peut se passer de tout le monde. Du moi comme du monde. »

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