Une des choses que j’aime le plus chez Proust, c’est sa façon de dire « hélas », dans le roman comme dans la vie. Dans la Recherche, il ne faut pas attendre plus de quelques pages pour le lire : « Après le dîner, hélas, j’étais obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. » Dans la vie, on retrouve ce mot dans l’une des lettres les plus profondes qu’il a adressées à Mme Straus. Le 6 novembre 1908, il lui écrit ainsi : « Hélas, Madame Straus, il n’y a pas de certitudes, même grammaticales. Et n’est-ce pas plus heureux ? Parce qu’ainsi une forme grammaticale elle-même peut être belle, puisque ne peut être beau que ce qui peut porter la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir, et de notre faiblesse. » Tout Proust, ou presque, en quelques lignes. J’aime cette façon de dire « hélas » parce que ce n’est pas qu’un mot, c’est tout une attitude face à la vie, toute une « philosophie » de la vie. « Hélas » qui dit oui, « hélas » qui dit non. Le même « hélas » encore que celui du baiser donné à Albertine : « Mais hélas ! — car pour le baiser, nos narines et nos yeux sont aussi mal placés que nos lèvres mal faites — tout d’un coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez, s’écrasant, ne perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût du rose désiré, j’appris, à ces détestables signes, qu’enfin j’étais en train d’embrasser la joue d’Albertine. » Un « hélas » qui marque tout l’écart, immense, bien plus grand que la vie, entre l’attente et la réalisation, le désir et le réel, le possible et l’effectif, les innombrables Albertines et celle dont on est en train, en effet, d’embrasser la joue. Un baiser, hélas, n’est qu’un baiser, quand ce baiser peut être mille autre choses, est mille autres choses que nous ne vivrons jamais, que nous ne pouvons qu’imaginer. Il est des façons plus laides de se confronter au réel que de s’écraser sur la joue de la jeune fille qu’on désire, c’est vrai, et là est toute l’ampleur de cet « hélas », à la fois tristesse, déception, et joie. La beauté porte la marque de notre incertitude, cette remarque faite à Mme Straus est sublime, je crois : il entre dans nos vies une part si grande d’indétermination, de hasard, d’arbitraire qu’il n’est pas possible que toutes ces choses qui arrivent et pourraient ne pas arriver, ou arriver tout autrement, ne soient pas belles de cette indétermination. Dans « la série indéfinie d’Albertines imaginées », « l’Albertine réelle » n’est qu’une parmi d’autres, mais c’est la seule que l’écrivain rencontrera jamais, en chair et en os. La réalité est pauvre quand on la compare à l’imagination : il n’y a jamais qu’une Albertine dans le monde réel, croit-on, à cette nuance près, qu’il n’y a jamais qu’une Albertine à un instant du temps. Or, à chaque instant, cette Albertine est renouvelée, différente. Le défaut de la réalité ne vient pas de la réalité elle-même, mais du décalage qu’il existe toujours entre la réalité et l’idée que nous nous en faisons, décalage dont le temps est la cause. Si nous pouvions synchroniser la série des Albertines imaginées et la série des Albertines rélles, si nous pouvions synchroniser le temps dans lequel nous vivons et le temps dans lequel les autres vivent, peut-être n’y aurait-il plus de différence entre chaque Albertine imaginée et chaque Albertine réelle. Mais, c’est cela dont nous sommes incapables : il n’y a point de point de vue supérieur qui nous permette d’accéder à ce temps synchronisé. Il faut du temps, longtemps, pour le comprendre, pour parvenir à harmoniser des séries dissonantes. La langue Proust a fouillé dans cette désynchronisation des séries. D’où cette façon étrange qu’il a d’écrire, souvent, quand il parle d’Albertine (mais quand il parle d’autres femmes aussi, toujours des femmes, d’ailleurs, il me semble), dont la forme la plus célèbre est donc (donc, parce que je l’ai déjà écrit ici il n’y a pas si longtemps) « l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie. » Tout cela pour dire que, ce matin, assis non loin de mes chers cerfs dans le jardin, de nouveau, j’ai ouvert la Recherche.

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