quatorze juillet deux mille vingt-trois

Tout a un prix, et c’est cette réduction à la valeur d’échange qui fonde la fongibilité universelle : tout peut être consommé et échangé contre tout. Peu importe le sens, c’est ce en quoi elle lui est supérieure, la valeur dispense du sens. Ainsi, personne ne peut s’étonner qu’on ouvre des cagnottes en ligne pour récolter des fonds afin de s’acheter et se faire poser un vagin ou un pénis, ou n’importe quoi, d’ailleurs. Dix mille euros, ce n’est pas cher payé. Car, si jamais quelque stupeur devait encore nous prendre face au devenir marchandise de notre humanité, que serait-elle sinon l’expression d’émotions qu’aurait pu ressentir notre moi d’autrefois, celui-là même qui se voit désormais frappé d’indignité morale, et qui ne peut plus manquer d’applaudir à la moindre manifestation d’absolutisme de l’individu libéral ? Nous sommes tous des anarchistes à la Bakounine pour qui la moindre entrave à la liberté est une négation totale de notre liberté. Après tout, pourquoi pas ? Mais quand la liberté devient obligatoire, jouir n’est plus un plaisir, c’est un devoir, et sa volupté forcée dissimule mal notre tristesse radicale. Comme aux jours de  grande communion (fête nationale, victoire sportive, etc.), l’impératif : Réjouissez-vous ! rend un son déprimant pour qui n’aime pas marcher au pas. Et à qui suggère d’ouvrir les yeux, on répond de ne pas gâcher la fête. Même l’anarchisme, donc, est devenu banal, normal. Et qui écrit, se rend bien vite compte de l’inanité de ses phrases, inoffensifs bavardages. Comme moi, à l’instant, qui ne puis manquer de constater combien elles sont faibles mes observations face au grand mouvement de la civilisation. Que faire, alors, que faire afin qu’écrire ne soit pas le passe-temps de quelque esprit désœuvré ? Rien, peut-être, ou tenter tant bien que mal d’explorer ma spécificité, ce qui fait que, peut-être, je ne suis pas réductible à tout, ne puis être échangé contre n’importe quoi. Non ce qui échappe au système fongible de la valeur — rien n’échappe au système fongible de la valeur, voilà pourquoi —, mais ce qui parvient encore à s’en moquer, à ne pas succomber au charme qui émane du triomphe universel. Si je devais tenir une sorte de répertoire des expressions saisissantes qu’on rencontre dans À la recherche du temps perdu, j’y noterais celle-ci : l’« émancipation des larmes. » Passe-temps bien plus gratifiant s’il en est que celui qui consiste, comme je le fais ici, à consigner par écrit mes remarques pour personne.