quinze juillet deux mille vingt-trois

On peut se passer de tant qu’on peut se contenter de presque rien, c’est certain. Mais est-ce souhaitable ? Je n’en sais rien. Tout doit être une question de degrés, et d’équilibre, je suppose, qui on offense, qui nous offense, la quantité de pardon à laquelle on est disposé à consentir, la quantité de vérité qu’on est en mesure de supporter, la quantité de mensonge que l’on met en circulation dans le monde, la quantité qu’on en retranche, la trace qu’on laisse parmi les choses, la profondeur de son empreinte, sa nature, tout est une question de cela, mais qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ? Je n’en sais rien. Le monstre est toujours là, je le constate, ses jambes n’ont pas bougé, nues et poilues, elles dépassent un peu de sa couche, de temps à autre, je jette un regard vers lui, et me demande : « Que fait-il ? Qu’attend-il ? Que veut-il ? » Existe-t-il seulement ? Je voudrais croire que non, mais ne sais. Je le regarde à la dérobée, j’ai peur qu’il s’aperçoive que je le vois, l’observe, le juge, sa nudité telle une insulte à mon humanité ; — pas l’espèce, je veux dire, ma quiddité. À quoi constate-t-on qu’une civilisation a changé ? Eh bien, tout d’abord, Adolf Loos écrit : « Quand un tatoué meurt en liberté, c’est qu’il est mort quelques années avant d’avoir commis un meurtre. » (« Ornement et crime », Vienne, 1908). Ensuite, les corps de nos contemporains se couvrent de motifs étranges, de plus en plus bariolés, tracés à l’encre dans la peau. Et puis, on finit par ne plus pouvoir formuler le moindre jugement sur le sujet — il n’y a plus d’éthique ni d’esthétique, la pensée est confisquée au nom du droit à la différence de toutes et de tous alors que, précisément, tout le monde est identique, parfaitement identique —, toute la faculté de juger étant consacrée à l’enregistrement des changements de mode : du tribal on est passé au all-over yakuzesque lequel cède désormais sa place au fragmenté narratif. Il faut un siècle, un peu moins, pour que change une civilisation (ce n’est pas un jugement de valeur, un simple constat, on va voir pourquoi). Tout est dissous. Défini. Adolf Loos ne représentait pas l’humanité en tant que telle, non, ce n’est pas ce que je veux dire, ce n’est pas la vérité. Mais, par sa posture d’avant-garde, il indiquait une orientation possible pour l’humanité à venir. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’aura pas été suivi. Loin s’en faut. Je me sens défaitiste, ce matin. Je préférerais me contenter de rien, me satisfaire de ne rien faire. Mais il n’y a pas de renoncement possible pour moi, ce journal me l’interdit. Qu’il soit peu lu, voire pas du tout, ne m’indiffère pas autant que je le désirerais. À vrai dire, dans mon entourage intellectuel, qui le lit ? Quelques happy fous, deux ou trois folles excentriques, tout au plus. C’est probablement assez. Mais ce n’était pas ce que je voulais dire. Qu’est-ce que je voulais dire ? Eh bien, ceci, peut-être : Ne devrais-je pas abandonner ce journal ? Accepter de ne plus rien dire pour un temps indéterminé et voir ce qu’il pourrait sortir (en supposant d’en sortir), sortir de cette vacance ? Mais ne l’ai-je pas déjà fait ? Et la vacance, au sortir, qu’aura-t-elle donné ? Ce journal, exactement. Je jette un regard : là-haut sur son sommet, les jambes du monstre n’ont pas bougé. Dort-il ? Est-il décédé ? Si seulement il existait. Mais il existe, je le sais.