seize juillet deux mille vingt-trois

Quand frappe la vacuité de toutes choses, c’est le moment d’écrire, je crois. Quelque chose vibre dans l’air, à l’endroit même où ce qu’il y a de plus normal sur terre ne le semble plus, mais exactement le contraire : privé du moindre sens, inepte, bouffe. Deux types tapent dans une balle en poussant des cris de bêtes sous le regard médusé de la planète indifférente aux flammes. Jusqu’au ciel les flammes des enfers, sans la poésie exotique de Rameau. Hier, comme j’en ai eu assez d’être raciste, j’ai désinstallé l’application le Monde sur mon smartphone. Et, d’un coup, tout s’est effacé, toutes les voix qui résonnaient dans ma tête se sont tues, une grande clarté s’est faite dans le silence : j’ai pu penser mes pensées. Et pas celles qu’on m’impose (i. e. l’impensé). La vérité, en effet, c’est qu’on ne peut pas vivre hors de son époque (sans smartphone, c’est-à-dire), mais cette époque, on n’est pas obligé de l’aimer. D’ailleurs, ne faudrait-il pas la haïr plutôt, tant ce qu’elle nous fait subir est abject ? Même les clochards ont un smartphone vers lequel, à la nuit tombée, ils tournent des yeux hallucinés, là, allongés sur le trottoir dans le duvet de leur survie. La fongibilité universelle, c’est cela, entre autres choses, qui manifeste l’impossibilité d’échapper à la condition débilitante qui est la nôtre : nous sommes assignés à la faiblesse, à l’impuissance, à la dépendance comme à une résidence surveillée. Il n’est pas possible d’y échapper : il n’existe plus d’espace sur terre qui ne soit couvert par le réseau, envahi par le rhizome, et tout est perverti, et tout est repoussant. Toutes les conditions sont égales. Au fond, entre l’homme le plus riche du monde et le dernier d’entre nous, il n’y aura jamais eu de différence de nature, certes, mais ce n’est pas la justice qui l’a démontré, — c’est l’injustice dans ce qu’elle a de plus absolu : nous avons tous les yeux rivés vers la même horizon, nous sommes tous hypnotisés par les écrans. Les écrans, faux pluriel, à vrai dire : d’écran, il n’y en a qu’un. Tout est là, omniprésent, et la divinité est la planéité de l’existence. De la chance qu’offrait la reconnaissance de l’immanence, de la finitude, de la contingence, nous n’aurons rien su faire qu’en tirer le pire : le triomphe de la valeur, la fongibilité universelle, l’égalité unitaire. Tout se confond, et rien n’est plus intéressant. Ce matin, je me suis coupé les ongles des pieds.