On ne se sauve pas du néant, pas plus qu’on en fait sa demeure. La bêtise est la matière même de notre civilisation. Peut-être, dans mille ans, s’il se trouve encore des historiens assez obséquieux pour nous étudier, les faits paraîtront-ils sous un jour différent, effet de distance, mais vue de l’intérieur, c’est ainsi que la civilisation se présente. Or, de l’intérieur, toujours, il n’y a pas d’issue, nul secours (c’est cela aussi, l’absence de secours : le néant). Deux siècles et plus de lutte, de résistance, de révolution, deux siècles et plus n’auront rien produit que le renforcement de cette matière, sa solidification, son ossification — sans le nero di seppia. Que faire ? Commencer par le commencement. Au travail du négatif, préférer le loisir du positif. La critique est tentante, mais vaine, qui finit par donner à tout le goût de l’aigreur. Nous avons les deux pieds dans le néant et nous devons le concevoir : il n’y a rien à détruire. La destruction (ou sa forme con dans l’époque), la civilisation s’en charge elle-même. Nous n’avons nulle part à y prendre. Que la critique soit tentante, cela tient moins à sa nature qu’au plaisir psychologique que nous procure, nous qui sommes les produits de notre temps, la destruction : en critiquant l’époque, nous épousons la forme de la civilisation. Et cette jouissance, malgré le vertige de supériorité qu’elle nous donne, nous reconduit à sa matière, à la matière même. Le loisir du positif, qu’est-ce que c’est ? Pour répondre à la question, il faut n’en faire pas une question d’essence, mais de pratique, d’exercice, de discipline, d’activité, de vitalité. Un simple constat, tout d’abord : le temps que je perds à dire « non ». Peut-être parce que, contaminé sans le vouloir par l’alainisme traditionnel de la philosophie française, je pense inconsciemment que « penser, c’est dire non. » Mais qu’importe, au fond ? Réponses à des questions fermées, oui et non se confondent. Au lieu de penser et de dire non, inverser les rapports, investir le langage d’une autre dimension (trouver en lui une autre dimension). Pense à la façon dont John Cage concevait le silence : non pas l’absence de son, le contraire du bruit, mais la disponibilité de tous les sons quels qu’ils soient. Passant de l’égalitarisme musical de Schönberg (« Toutes les notes se valent. ») à l’égalitarisme sonore (« Tous les sons se valent. »), Cage a élargi considérablement le diamètre de la base du cône. Tant que, le cône de notre attention s’ouvrant au maximum, la différence entre le point du sujet (s) et l’attention à l’objet (o) a fini par apparaître pour ce qu’elle était : rien. Non qu’il n’y ait rien à quoi faire attention (c’est tout le contraire : il y a tout), mais cette attention n’est pas de l’ordre de celle qu’un point (le sommet du cône) accorderait à un cercle (la base du cône) qui serait son horizon. S’ouvrant au maximum, le cône d’attention manifeste que nous ne faisons qu’un avec l’horizon, à la fois origine et destination. La différence entre le moi (le sujet) et l’univers (l’objet) est nulle.

Sans opposition, le négatif perd toute pertinence. Il n’y a même pas de réconciliation nécessaire, il ne faut que prendre le temps d’acquiescer. Affirmer. Voilà le loisir du positif.
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