J’inaugure un nouveau carnet pour mettre en œuvre ma décision d’hier concernant le positif. Y note quelques phrases qui résument ma façon nouvelle de voir les choses. En fait, non, elle n’est pas nouvelle, cette façon de voir les choses ; dans ces phrases, c’est un commencement qui trouve à dire, et je me contente de récapituler simplement ce que je pense et que je n’exprime peut-être pas avec suffisamment de clarté, aveuglé que je me semble être par l’efficacité du négatif, négatif qui, en réalité, n’a rien d’efficace, mais s’avère simplement facile. On critique un peu comme on se défoule, ça soulage, mais on ne fait rien, on n’invente rien, on n’apporte rien, tout reste inchangé, aussi triste qu’auparavant. Ce matin, quand je me suis levé, il y avait un homme allongé sur le banc de l’arrêt de bus sur le trottoir d’en face. Il est resté là pendant des heures. Je l’ai vu pour la première fois aux alentours de huit heures du matin et, à midi passé, il s’y trouvait toujours, allongé. Il n’était pas mort, non, il se tournait et se retournait de temps à autre comme un homme qui dort dans son lit. Pendant toutes ces heures qu’il a passées là, allongé sur sa couche improvisée (et les heures avant que je ne le voie et les heures après que j’ai cessé de le regarder aussi, peut-être), personne ne l’a dérangé, ni pour le chasser ni pour lui venir en aide. J’imagine que les usagers des transports en commun qui ont l’habitude de s’assoir sur le banc à l’arrêt de bus devaient être quelque peu ennuyés par sa présence, mais il n’y paraissait pas. D’ailleurs, quand on se promène dans les rues de Paris, on voit bien que c’est toute la société civile qui a pris ces nouvelles habitudes indifférentes : des dizaines de clochards, mendiants, errants qui peuplent les rues de Paris, et dont personne ne se soucie, ou presque. Voyant tous ces gens qui traînaient, vagabondaient, mendiaient, hier en me rendant avec Nelly et Daphné au jardin, je me suis dit qu’au moins les lois interdisant la mendicité reconnaissaient l’existence de ces gens, de manière négative, certes, mais c’était au moins quelque chose. L’idée que la mendicité est une sorte de droit humain banalise la condition des pauvres en instaurant une sorte de droit à la pauvreté. C’est le négatif du bien qui, tolérant le mal au nom de bienveillants principes supérieurs, sans apercevoir leur absurdité, banalise, encourage et fait le mal. L’ouverture au dehors est réduite au maximum, chacun vit dans son cône minimal, s’efforçant de ne rien voir du monde. Est-il étonnant dans ces conditions que la subjectivité l’individu libéral soit hypertrophiée ? Or, cette subjectivité est fictive : il n’y a pas une entité = moi (quelque chose qu’on a pu appeler « l’âme » ou « l’esprit ») qui loge dans le corps. La subjectivité de l’individu libéral est un effet du recroquevillement de l’univers, elle n’est pas une faculté spéciale par laquelle l’individu libéral parvient à une conscience autrement inaccessible, elle est causée par son ratatinement. Or, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas les choses qu’elles disparaissent, bien au contraire. Et cette vérité, il faudrait enfin la saisir dans toute son ampleur et en tirer les conséquences.

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