Qu’est-ce que je suis ? Pour moi, ce n’est pas une question, pas vraiment, du moins pas au sens où les gens qui se la posent, me la posent, l’entendent. Hier, pour la première fois depuis dix mois que j’écris pour le journal, j’ai reçu un livre envoyé spontanément au critique littéraire du Temps dénommé Jérôme Orsoni. L’ouvrage est écrit par un Corse, publié par une maison d’édition corse (dirigée, si j’ai bien compris, par Marc Biancarelli) et la seule raison que j’ai pu trouver à l’envoi de cet ouvrage, c’est que le critique littéraire du Temps à qui il a été adressé, Jérôme Orsoni, porte un patronyme d’origine corse. En tout cas, je ne vois pas d’autre explication. L’autre jour, alors que je souffrais le martyr à cause de mon petit lumbago, le médecin mobile qui était venu m’ausculter, m’avait interrogé : « Orsoni, c’est corse, non ? », et moi, affaibli par la douleur, je n’avais pas eu la présence d’esprit d’occulter mes origines. Pourquoi faut-il que l’on s’enquière de mes origines, qu’on s’y intéresse, qu’on mette le nez dans ma supposée intimité ? Qu’est-ce que c’est que cette manie ? D’autant que mes origines, en l’occurence, sont plus supposées que réelles ; quand j’essaie de rassembler mes idées sur la question, il faut bien que je m’avoue que tout ce que je sais de la Corse peut se résumer à ceci : quelques polyphonies et la pizza au figatelli. Au figatelu, comme on ne dit pas sur le continent. J’exagère à peine. Je connais aussi San Michele di Muratu, la sublime église qui, du haut du village de mes ancêtres, surplombe le golfe de Saint Florent. Ce n’est pas beaucoup, j’en conviens. La vérité, c’est que j’ai essayé de devenir corse, mais je n’y suis pas parvenu. Pourtant, l’insularité me séduit et, je le crois, me va à merveille. Il me semble toutefois que ce devenir-là est au-dessus de mes forces. Pour devenir corse, renouer avec ma corsité, ou ma corsitude, je ne sais pas par quel terme français il conviendrait de traduire une corsità censée s’acquérir (par la naissance, l’hérédité, l’assimilation, qui sait ?), il faudrait que la question « Qu’est-ce que je suis ? » possède quelque sens pour moi.« Qu’est-ce que c’est que cette manie ? », ai-je demandé à l’instant. Au fond, l’individu libéral à qui, désormais, l’on offre gratuitement sa liberté, sans exiger de contrepartie de lui, l’individu libéral est perdu : pour lui, à qui tout est permis, la liberté devient terrifiante, c’est un immense trou noir dans lequel on risque de se perdre. Le pauvre, pour ne pas désespérer de la chance qui lui est donnée d’être tout ce qu’il veut, et surtout n’importe quoi, il faut un ancrage, des racines, des coutumes, des rites, des contraintes, une religion, une lubie, une culture, n’importe quelle transcendance factice fera l’affaire. Enfin, peut-être pas. Moi, et je le dis sans sarcasme aucun, j’aimerais bien être corse, ou le devenir, parfois, parfois, j’aimerais bien être quelque chose plutôt que rien, mais je ne sais pas quelle quantité d’illusions il faudrait, pour ce faire, que j’accepte de supporter. J’envie qui est quelqu’un, quelque chose, tout comme j’envie qui a des convictions suffisamment fortes et une relation à la langue suffisamment profonde pour écrire « toustes » au lieu de « toutes et tous ». À moi, ces certitudes n’ont pas été données, ni par la naissance ni par l’éducation, et quand je fouille dans mes origines réelles, les philosophes et les écrivains qui m’ont influencé, je trouve des gens qui ont beaucoup douté, beaucoup travaillé sur eux-mêmes, beaucoup erré, des juifs de la Mitteleuropa, des émigrants, des renégats, des exilés, assez peu de gens enracinés, en vérité. Peut-être sont-ce là les raisons pour lesquelles j’envie ces gens aux certitudes bien intégrées, moi qui suis le descendant d’une lignée de déracinés (des immigrés italiens, des Corses du continent, des Pieds noirs), moi qui ai épousé la fille d’un déraciné des Balkans, parce que je ne suis de nulle part, et que mon moi porte l’empreinte indélébile de cette nullibité (du fait que je ne sois de nulle part), toute comme ma relation à la langue, la façon dont j’aime cette langue et la manière dont j’écris cette langue, morte pour beaucoup, moribonde pour le reste, tout cela exprime cette absence d’origine unique. Qu’est-ce que donc je suis ? Eh bien rien et tout.

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