D’une rive à l’autre de la péninsule, d’ouest en est, d’un bout à l’autre du trajet, d’un terme à un autre, qui n’en serait pas la négation, mais le prolongement, vers dieu sait où. De Gênes à Trieste. Sans retour. De Nietzsche à Saba, on dira. De la Méditerranée à la Mitteleuropa. Et retour. Traverser le pays. Parler plusieurs langues. Se laisser faire par les villes. Laisser parler les paysages. Arpenter les frontières. Voyager. Je n’ai pas retrouvé de photographies de Trieste dans mes archives. Est-ce la preuve qu’en vérité, je n’y suis jamais allé ? Que tous les voyages, je les ai rêvés. J’ai des souvenirs, c’est vrai, des sensations, des émotions, peu, je crois, la mémoire de l’incompréhension, mais cette absence d’images entoure la ville d’une impression d’irréalité qui cadre bien avec l’idée que l’on s’en fait. Un peu trop bien ? Sans doute. N’a-t-on pas pris l’habitude de répéter, avec Hermann Bahr, que Trieste, c’est nulle part ? Et en plus, ça rime. Aussi, laissons le passé derrière nous, abandonnons-le à son triste sort. Et imaginons quelque chose de neuf. Pas une théorie de l’ailleurs, une pratique, des parfums aux quatrains. Tout. D’un bout à l’autre de l’Italie. En partant de Provence. Avant de partir, je ne veux pas me trouver de guides dans les pas de qui mettre de maladroites mains, mais des indices. Ceux que je trouve, tout d’abord, me semblent très différents l’un de l’autre, et pourtant. L’un errait loin de chez lui, l’autre semble (à tort, peut-être) n’être le poète que d’une ville. Écoutons-les quelques instants. Federico Nietzsche et Umberto Saba.
À Heinrich Köselitz [alias Peter Gast],
env. 400 m. au-dessus de la mer, sur la route menant à la crique de Portofino, Ruta en Ligurie, le 10 octob. 1886
Cher ami,
Un mot depuis ce coin de monde merveilleux, où je préférerais vous savoir plutôt qu’à Munich. Imaginez une île de l’archipel grec, avec bois et montagne jetés là arbitrairement, île arrivée un jour à la nage sur le continent et qui ne peut repartir. Il y a là quelque chose de grec, sans aucun doute : d’un autre côté, quelque chose de pirate, de soudain, de caché, de dangereux ; enfin, dans un virage désert, un pan de pinède tropicale qui vous projette hors de l’Europe, quelque chose de brésilien, comme me dit mon compagnon de table qui a plusieurs fois fait le tour de la Terre. Je n’ai jamais autant traîné avec un véritablement sentiment d’insularité et d’oubli de tout, dignes de Robinson ; à plusieurs reprises aussi, j’ai allumé de grands feux qui montent sous mes yeux. Voir s’élever la flamme pure et inquiète avec son ventre gris-blanc contre le ciel sans nuage — de la bruyère tout de jaune — oh cher ami, un tel bonheur de fin d’été vous parlerait, autant et peut-être plus qu’à moi ! À l’Albergo Italia (la chambre remarquablement propre a malheureusement une cuisine italienne a la veneziana), je loge pour 5 F la journée, tutto compresso, le vin également. Etc.
Trieste
Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo:
un cantuccio in cui solo
siedo; e mi pare che dove esso termina
termini la città.
Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore;
come un amorecon gelosia.
Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.
Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.
La mia città che in ogni parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.
J’ai traversé toute la ville.
Puis, j’ai grimpé une montée,
populeuse au début, plus loin désertée,
close par un muret :
un coin où seul je m’assieds ;
il me semble que là où il se termine
se termine la ville.
Trieste a une ombrageuse
grâce. Si elle plaît,
c’est comme un vaurien âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour offrir une fleur ;
comme un cœur
avec jalousie.
Je découvre chaque église, chaque rue, de cette montée,
qu’elle mène à la plage bondée,
ou à la colline, sur la rocheuse
cime, où une maison, la dernière, s’agrippe.
Autour
de ces choses circule
un air étrange, un air tourmenté,
l’air natal.
Ma ville qui de toute part est vive,
a son coin fait pour moi, pour ma vie
secrète et pensive.
Nietzsche
Intorno a una grandezza solitaria
non volano gli uccelli, né quei vaghi
gli fanno, accanto, il nido. Altro non odi
che il silenzio, non vedi altro che l’aria.
Autour d’une grandeur solitaire
ne volent pas les oiseaux, ni ces charmants
ne font, à côté, leur nid. On n’entend
rien que le silence, ne voit rien que l’air.
La citation de Nietzsche provient des Lettres d’Italie, que mon ami Pierre Parlant a éditées et traduites, il y a quelques années de cela, superbe recueil où se manifeste l’amour de la péninsule où, comme on sait, notre Italien souabe perdit la raison. Quant aux deux poèmes de Saba, le premier provient de Trieste e una donna (1910-1912), le second d’Ucelli (1948), tous deux sont des pièces du grand œuvre de Saba, Il canzoniere (1900-1954). J’ai acheté le volume paru chez Einaudi à Gênes. Évidemment. Tout se tient. Ces poèmes, c’est moi qui les traduis, même si je suis loin d’aimer le résultat : dans Trieste, notamment, je n’ai pas su rendre la rime en -osa qui scande le poème, ni la rime lointaine et ô combien cruciale qui lie gelosia et natia, mais au moins, moi, je m’efforce de la chercher, la rime, plutôt que de la mépriser en invoquant pour justifier ce dédain sourd de fallacieux prétextes esthétiques. (Dans la poésie moderne, j’entends par là cette poésie où la rime n’est plus contrainte, où elle est libre choix, celle-ci joue un rôle sémantique souterrain, tisse des liens qui révèlent, augmentent, agrandissent le poème.) Je n’ai pas pu rendre les cose comme je le voulais. Mais faut-il être si pressé ? Le voyage n’a même pas encore commencé. Même si, déjà, une première hypothèse semble pouvoir être émise : la Méditerranée, c’est une île à l’envers.

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