Objets de détestation : s’en défaire. Que je déteste ou non telle chose, cela ne change rien à cette chose même, mais beaucoup à moi ; l’objet se retournant en quelque sorte contre moi-même, faisant de moi, sinon le détestable, sinon le détesté, n’abusons pas des mots, en tout cas le cœur du sentiment. Pourtant, j’avais pris quelques notes mentales (au sujet de l’absurdité de l’idéologie de la concurrence, de cette fille que j’ai entendu répondre : « Putain, ça doit être hilarant », mais sur le ton le plus sérieux de ce monde ennuyeux qu’habitent les gens blasés, à son copain qui lui expliquait l’intrigue du film Didier : « Alain Chabat, il fait le chien. Enfin, Alain Chabat, il est habité par le chien. C’est Alain Chabat qui fait le chien. »), mais je crois que je n’ai rien envie de leur faire dire, elles ne méritent pas de meilleure place que celle-ci, que je leur abandonne faute du désir de raturer, entre parenthèses. Marchant dans les rues de Paris, j’ai essayé de me tenir le plus loin possible des mes congénères, d’éviter de les frôler, ce qui est loin d’être évident, Paris étant une ville dense à l’extrême, un peu moins l’été, mais tout de même, se forment souvent des sortes de goulets d’étranglement, comme sur le trottoir de la place Edmond Rostand qu’on doit emprunter, venant du jardin du Luxembourg, pour rejoindre le boulevard Saint-Michel, éviter la proximité des gens, mais pour quelle raison ? Toucher, frôler, tout cela est très intime, on ne peut pas le partager n’importe comment, avec n’importe qui, il faut que ces gestes soient volontaires et demeurent rares à l’extrême, au risque de perdre tout ce qui fait leur prix. Rien à voir, je crois, avec les croyances que partagent mes contemporains, qui aiment les attroupements, pour ne pas dire : « les troupeaux », les meutes, les rassemblements, sans voir l’asymétrie qu’on leur impose, sans voir que, sous les apparences de l’égalité, fonctionnent les rouages puissants de l’inégalité. Précisément, toutes les assemblées sont destinées à dissimuler l’inégalité sous le masque de l’égalité. Ainsi de la star dont les obsèques sont diffusés sur écran géant : obscénité de l’égalitarisme. Tout est faux. Tout est vrai. Ces deux phrases sont synonymes. Tous les mots veulent dire la même chose quand ils disent mal les choses. Mais n’avais-tu pas promis de ne plus t’abandonner à la détestation, de n’être plus rien que positif ? Je ne déteste rien, je parle. Je dis les choses. Je me tiens debout dans la jungle du langage, essaie de m’y frayer un chemin.

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