Rien qu’en surinterprétant à peine, on pourrait passer des années à commenter les phrases du groupe 1. dans le Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein. « 1. Die Welt ist alles, war der Fall ist. » « Der Fall », la chute, « der Fall sein », être vrai, être le cas. 1.2. « Die Welt zerfällt in Tatsachen. » « Zerfallen », tomber en ruine, se décomposer en. Le monde est tous les Fälle en lesquels il se zerfällt. Ce en quoi le monde se zerfällt, cela s’appelle des Tatsachen. Toutes ces phrases, quatre, ne répétant qu’une seule et même chose, variant les points de vue pour circonscrire un espace logique en quoi se résout le monde et dans lequel sont circonscrits tous les faits qui déterminent le monde (et, par la négative, ce qui n’est pas — le cas). Au fond, ce que Wittgenstein dit est assez simple : le monde, c’est tout ce qui est vrai, le monde, c’est tout ce qui est. Mais, et c’est le reproche qu’il avait adressé à la traduction de Bernard Russell, une fois traduit, tout cela semble parfaitement banal. Parce qu’une fois traduite, ces phrases sont effacées, la traduction efface la circulation de la signification à l’intérieur du texte. Qu’on traduise ce « der Fall ist » par « ce qui arrive » (Klossowski), « ce qui a lieu » (Granger) ou « that is the case » (Ramsey), et tout disparaît : il ne reste rien de cette dimension de décomposition historique, d’effondrement, ni de cette circulation labyrinthique du langage, Fall devenant zerfällt, la chute devenant la ruine, le cas, la décomposition, le tout, des parties, le monde, des faits. Dans ce texte qui semble profond comme la métaphysique (à vrai dire, c’est le dernier traité de métaphysique de l’histoire de l’Occident, d’où son ouverture logique sur la chute, les ruines, la décomposition) appartient aussi ce qu’il y a de plus banal, le parlé de la langue, et toute la prose de Wittgenstein est ainsi faite qu’elle contient à la fois ce qu’il y a de plus rigoureux dans le domaine de la pensée et de plus ordinaire dans le domaine de l’expression. La philosophie de Wittgenstein s’élabore dans ce labyrinthe où circulent à la recherche de la sortie la métaphysique et l’ordinaire, dès le Tractatus, puisque c’est sa façon de penser. Je suis allé courir ce matin (même si, parfois, je me suis contenté de marcher, ne pouvant faire autrement, physiquement et spatialement) sur le sentier des douaniers. À présent, je suis assis sur le lit dans notre chambre à Saint-Quay-Portrieux. Où j’écris. Dehors, il pleut (averses). Et je me demande comment il se peut que, moi, qui suis en tous points de mes origines parfaitement méditerranéen, je me sente si bien ici, dans ce climat-là, par ce temps-là. Et me posant la question, il me semble que c’est parfaitement compréhensible (la question me permet d’objectiver ce que je sais intuitivement). Ne pas le comprendre, ce serait comme me refuser à comprendre comment je puis être fasciné par la Mitteleuropa, par la profondeur de sa pensée, la « joyeuse apocalypse », pour reprendre ce joli cliché que l’on doit à Broch. Comment n’être pas fasciné par son contraire même ? Comment le bleu Méditerranée ne serait-il pas en admiration devant le gris Bretagne ? Comment l’exubérance méditerranéenne ne se pâmerait-elle pas devant la rigueur viennoise ? C’est la logique même, non ? Des cris déchirent le silence et des oiseaux, le ciel ; — authentique perfection.

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