La logique fallienne du Tractatus se poursuit. — Si je voulais faire du Derrida, je dirais : « la logique fallique », mais note que je ne veux pas faire du Derrida, c’est une facilité qui ne m’intéresse pas. — « 2.012. In der Logik ist nichts zufällig: Wenn das Ding im Sachverhalt vorkommen kann, so muss die Möglichkeit des Sachverhaltes im Ding bereits präjudiziert sein. » Granger traduit par : « En logique, rien n’est accidentel : quand la chose se présente dans un état de choses, c’est que la possibilité de l’état de choses doit déjà être préjugée dans la chose. » Outre le fait que la traduction met sur le même plan « Ding » et « Sache », ici non plus la fallicité de la logique n’est pas rendue visible. Pour traduire, ce me semble, il faudrait aller chercher très loin de Wittgenstein un mot qui convienne. Par exemple, « acaso », comme dans le poème de Borges, « El Sur », où l’aède rioplatense conclut une énumération des sensations que procure le fait de se trouver dans le patio d’une maison, par les mots que voici : « esas cosas, acaso, son el poema », bien que ce ne soient pas des choses, ou précisément parce que ce ne sont pas des choses. Commentant la phrase précédente, Wittgenstein ajoute : « 2.0121. Es erschiene gleichsam als Zufall, wenn dem Ding, das allein für sich bestehen könnte, nachträglich eine Sachlage passen würde. » Et Granger, imperturbable, traduit : « Il apparaîtrait pour ainsi dire comme accidentel qu’à une chose qui pourrait subsister seule en elle-même, une situation convînt par surcroît. » « Zufällig » et « Zufall », pas plus que « Ding » et « Sache », cela ne fait aucune différence. Et ce n’est pas que Granger ne comprenne pas Wittgenstein (à vrai dire, rares sont ceux qui l’ont aussi bien compris que lui), c’est tout simplement qu’il ne voit pas l’écriture. Il considère la philosophie comme une sorte de science inhumaine, impersonnelle. Or, chez Wittgenstein, tout est d’emblée écriture, c’est-à-dire pensée, certes, mais intimité aussi. Ce n’est ni la pensée abstraite ni la logique qui sont premières, c’est l’écriture. Les carnets tenus sur le front russe durant la Première Guerre mondiale, à bord du Goplana patrouillant sur la Vistule, en témoignent : la logique n’est jamais loin du désir, de l’enfer, des péchés. Quand passant en courant sur le port je la vois lire le fascicule des linguistes atterrées, je me demande : Pourquoi les gens nous surprennent-ils si peu ? Et ajoute pour moi-même, mais pas pour moi-même seulement : Si le français va très bien, les Français, eux, beaucoup moins, de rien.

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