Tête lourde jambes légères, qu’est-ce qu’un instant ? Un instant n’existe pas. Je marche le long du littoral. Ici, ce n’est pas chez moi, mais je me sens bien. Où est-ce, chez moi ? Nulle part. Ne suis-je pas lassé de le répéter ? Non, certes non, parce que je peux trouver quelque lieu propice, toujours, projeter Paris ou l’idée que je m’en fais, l’idée que je me fais d’une ville, l’idée que je me fais d’un lieu où vivre, partout où je me trouve, je vais. Sur certains chemins de province, on n’a pas encore perdu l’habitude de saluer l’inconnu que l’on croise en lui disant bonjour. Ce que la politesse ancienne n’avait pas prévu, toutefois, c’est la surpopulation : marchant pendant trois heures le long du littoral, ce sont des dizaines de personnes que je croise, mais qui pourrait bien dire autant de fois « bonjour » sans finir par avoir envie de tuer ? Aussi, au bout d’un certain temps, d’un certain nombre de gens, ne dis-je plus rien, quitte à paraître impoli, mieux vaut l’être que meurtrier. Sous le ciel qui change de couleur, la mer aussi, et moi qui parfois ai chaud, parfois pas. J’ai beau ne plus vouloir être négatif, je ne puis m’empêcher de trouver les gens laids, et ces pauvres bêtes qu’ils traînent sur les chemins, un tiers de chiens dans la population générale, animaux dérisoires sur le trajet. Que notre espèces est envahissante : on voudrait respirer, on étouffe. Hordes de vieux armés de bâtons, caravanes qui étalent toujours plus de béton. De temps à autre, j’ai l’impression d’être une île, et puis c’est l’invasion. Dans la Recherche, Swann tombe amoureux d’Odette en relativisant ses propres valeurs. Or, à mesure qu’il relativise ses propres valeurs, il ne cesse de tomber dans l’estime du clan des Verdurin auquel, pourtant, il est supérieur. C’est le destin de l’égalitarisme : contrairement à lui, la société n’a aucune pitié pour l’individu qu’elle n’hésitera pas un seul instant à sacrifier pour ne pas compromettre son unité. Swann est prêt à renoncer à lui-même par amour — ou alors ce renoncement à lui-même est l’amour —, mais pas le clan des Verdurin qui ne hait rien tant que celui qui est différent, celui qui a le courage d’exister, cette existence fût-elle sa négation en tant qu’individu. Morale cruelle : dans la société, il n’y a pas de salut pour l’individu, et l’individu n’existe pas en dehors de la société. Qui aime, qui transgresse les lois de la société, les frontières, les classes, les castes, sera toujours puni, déclassé de partout, de sa classe d’origine et de sa classe de destination. L’individu est la victime expiatoire de l’ordre social. La société ne connaît pas d’autre loi. Il n’y a pas de justice. Il n’y a pas de vérité. Il n’y a pas de grandeur d’âme (la magnanimité dont Swann essaie de se convaincre qu’elle est propre aux Verdurin). Rien que la préservation du corps social par lui-même. Rien que, cachée derrière le masque de la vie, la mort.

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