vingt-six juillet deux mille vingt-trois

Un jour, avec toute la finesse et l’élégance qui le caractérisent, et je le dis sans une once de sarcasme, P. avait laissé entendre que j’étais misanthrope. Ou que je risquais, si je n’y prenais garde, de le devenir. Et moi, sur le coup, je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire, ou je n’avais pas eu envie de comprendre, mais en pensant, plus tard, à sa remarque, je m’étais demandé s’il n’y avait pas quelque chose de profondément inamical dans une telle façon de parler, un manque de charité certain, en tout cas, à adresser une accusation de ce genre à quelqu’un qui, s’il n’est pas parfait, c’est vrai que je ne suis pas parfait, n’est tout de même pas un monstre, c’est vrai que je ne suis pas un monstre, loin s’en faut. La vie est ainsi faite, cependant, et l’on n’a pas toujours la répartie pour la contredire, cette conne. Est-ce que je suis misanthrope ? Je ne sais pas. Disons que je n’ai rien contre l’espèce humaine en tant qu’espèce, en revanche, les mœurs qui, dans certaines zones tempérées de l’humanité, définissent cette dernière me semblent bien souvent laisser à désirer. Ce qui, donc, ne fait pas de moi un misanthrope, mais une sorte de moraliste, oui, je n’ai jamais caché ni mes goûts ni mes dispositions d’esprit. Et, au fond, que cela plaise ou non, tout le monde s’acharnant à affirmer sa petite personnalité, quel que soit l’intérêt réel qu’elle présente, cette personnalité, que moi je dise ce que je pense, en quoi cela ferait-il de moi une sorte de monstre, sinon inhumain, du moins antihumain ? C’est comme la langue : ce n’est pas qu’elle se porte bien, comme s’il fallait toujours que tout change sans cesse, et toujours que, d’accord ou pas, prisonniers du clivage imbécile entre progressistes et réactionnaires, nous soyons sommés d’embrasser le changement comme un bienfait, c’est que nous avons fini par trouver normal le fait de parler mal. Il suffit d’écouter la voix de Michel Foucault pour se convaincre de l’effondrement que notre civilisation a connu ces cinquante dernières années. Qui est coupable : qui s’en accommode ou qui le fait remarquer ? Depuis, P. a écrit un article que je réprouve et je me sens encore un peu plus seul. Comme si j’en avais besoin. Comme si j’en avais besoin, ces derniers jours, j’ai repensé à la Vie sociale (grande histoire de solitude). Pas au texte, au contenu de ce que j’ai écrit, c’est-à-dire, mais au destin du livre. Et je me suis souvenu que le comportement de M. aura largement contribué à réduire ce livre au silence, à l’occulter, d’autant plus facilement que, par ailleurs, les gens — les gens normaux, que la société reconnaît comme des écrivains, ils donnent des cours de creative écriture, vont en résidence, sont invités sur France Inter, ce sont des vraies gens, pas comme moi, qui ne suis presque rien, un ectoplasme, un esprit — les gens normaux continuent de publier des romans, un tous les deux ans, comme celle de ses amies, dont j’ai eu le malheur un jour de vouloir lire un livre (comme ça s’appelait déjà, Paris en cinq minutes ? je ne sais plus, je préfère faire semblant de ne pas savoir) et qui était d’une nullité absolue, mais honteuse, mais comment puis-je être ami, m’étais-je demandé, comment puis-je être ami avec quelqu’un qui est ami avec quelqu’un qui écrit ce genre de livres ? Je ne sais pas. Ou plutôt, si, je le sais très bien : je ne le puis pas. De toute façon, c’est toujours la même histoire : les autres ont du succès, pas moi, et tout est de ma faute. Tous les jours, j’écris, et rien ne se produit. Que l’indifférence absolue de la république des lettres. Entre la nullité absolue et l’indifférence absolue, qu’est-ce que je préfère ? Est-il besoin de répondre à la question ? L’indifférence me laisse libre d’écrire ce que je veux, de confier tout cela, ces innombrables phrases dont je me rends coupable, à la postérité indifférente : quand les eaux engloutiront la terre, je serai depuis longtemps fantôme sans os. J’ai les bras ouverts, grand comme l’univers, j’attends quelque chose qui ne vient pas. D’autres l’ont, mais pas moi. Tant pis. Qu’on m’ignore, me méprise, me dise aigri, je suis là, et j’écris.