Temps gris. Pluie une grande partie de la journée. Propice à la sieste. Et à la pensée. La gauche ayant échoué à accomplir la tâche historique qui est la sienne d’abolir l’inégalité sociale, ne lui reste plus désormais pour exister que la terreur morale qu’elle fait régner dans la société, brandissant l’épée du fascisme pour menacer de décapiter quiconque oserait remettre en cause la supériorité politique qu’elle proclame la sienne. Or, pour que le progressisme ait une quelconque valeur, encore faut-il que l’on puisse constater un réel progrès. C’est le sens anecdotique de ce que je remarquais hier au sujet de la voix de Michel Foucault. La première fois que je l’ai entendue, j’ai été saisi par la distance infinie qui sépare l’élégance de la diction, le clarté du timbre, la joie qui résonne manifeste dans sa parole et les résultats effectifs que l’usage des ses idées produisent sur notre époque, laquelle n’est rien moins que débraillée et grossière. De débraillé et de grossièreté, pourtant, dans le phrasé de Foucault, il n’y avait pas l’ombre d’une trace. Qui se chercherait aujourd’hui un adversaire à sa taille ne trouverait plus face à lui que des nains qui brandissent des anathèmes de papier : si la gauche ne subsiste que par la terreur morale qu’elle fait régner dans les consciences, la droite s’est vendue à l’idéologie de la société marchande et du libre-échange dans laquelle elle ne joue plus aucun rôle, la pensée étant dilapidée par l’argent, nom de la valeur absolue, et l’État ne servant plus qu’à maintenir par la violence un ordre des choses contre-nature. Pourtant, personne ne semble voir que faible, l’État est infiniment plus dangereux que fort : contraint de se comprimer, il ne peut plus qu’opprimer. La condition d’une nouvelle politique, c’est-à-dire : d’une nouvelle vie (pas d’une nouvelle société), d’une nouvelle forme de vie antisociale, pourtant, devrait être clairement posée : il faut en finir avec le libre-échange, centraliser toute la production dans l’État. Le paradoxe, on va le voir, n’est qu’apparent. Ce n’est pas la centralisation en tant que telle qui conduit au raidissement de l’État, c’est l’obsession de la valeur, la croyance qu’il faut toujours augmenter, accroître la production et les profits. Le dépérissement de l’État ne doit pas être organisé de l’extérieur, comme c’est le cas depuis la fin du XXe siècle, mais de l’intérieur, en mettant en place les conditions qui rendent possible son abandon. Sans un individu conscient de lui-même et hautement cultivé, il ne saurait y avoir de dépassement de l’État, lequel se maintiendra toujours dans la seule forme que lui reconnaît la société marchande : l’État-gendarme. Dans le système économique de la société marchande (le capitalisme), tout État est un État policier, c’est sa seule et unique raison d’être. L’individu n’est pas conscient de lui-même, il est peu ou insuffisamment cultivé, parce que la société marchande n’a pas intérêt à ce qu’il le soit : en tant que consommateur, plus les critères éthiques et esthétiques de l’individu sont faibles, et plus il est facile de lui vendre des produits de mauvaise qualité et dont il n’a pas besoin. De bas en haut de l’échelle sociale, du consommateur à l’entrepreneur en passant par l’État et les autres formes de contrôle social (religion, par exemple), l’intégration du système est extrêmement cohérente. C’est contre cette intégration qu’il faut exiger la dérationalisation de la production : la production ne doit plus être conçue comme l’expression rationnelle de l’individu conçu de bas en haut comme consommateur-entrepreneur, mais comme une nécessité vitale. La production doit obéir à la vie, et non l’inverse. Dans la société marchande, c’est la vie qui obéit à la production (cela s’appelle le travail). Il n’y a qu’en centralisant la production qu’on peut renverser l’ordre de la valeur, la remettre sur ses pieds. La concurrence est un mythe mortifère et ce mythe n’est pas clairement distinct de la croyance en l’égalité universelle. La croyance en l’égalité universelle affirme que, de même que tout se vaut, tout le monde se vaut, c’est-à-dire que tout le monde est égal face à la compétition. Par suite, l’inégalité est intériorisée par l’individu comme manque d’effort, incapacité individuelle à accomplir ce que le société marchande attend de lui. La consommation le rassure mais n’inverse pas la hiérarchie consommateur-entrepreneur. Or, le dogme de la société marchande est un mensonge : tout le monde ne peut pas réussir. La justice n’existe pas en dehors du contenu que donne à ce terme les institutions qui ont pour fonction de la rendre. Pour libérer l’individu, il faut le guérir de ces croyances morbides. Il faut le soulager du poids de la concurrence. Il faut en finir avec les mythes du marché. Il faut apprendre à aimer la vie.

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