En quoi se transformer pour exister ? En ce moment, si je me croisais dans la rue, habillé comme je m’habille en ce moment, coiffé comme je suis coiffé en ce moment, avec tous ces cheveux longs qui par endroits grisonnent, mon tshirt noir mon bermuda kaki et mes chaussures de sport, je ne me jetterais pas un regard, ou bien alors un méprisant. Pourtant, quand même je ne serais pas tout à fait convaincu qu’il est vrai qu’on n’est pas ce que l’on semble, dans une bonne part de la vie sociale, en effet, il ne fait aucun doute que l’habit fait le moine, je suis convaincu que je ne suis pas ce que je semble, mon image ne correspondant pas à l’image que je me fais de moi, j’entends par là : l’image que je projette sur un avenir relativement proche. Pour dire les choses le plus simplement du monde : je suis habillé comme un sac, mais je ne suis pas un sac à habits, et cette nuance n’est pas tout à fait négligeable. Comment, ce n’est pas tout fait ce que je voulais dire, mais je vais le dire malgré cette réserve, puisque c’est là que ma pensée me conduit, donc : comment l’idée du prêt-à-porter s’est-elle imposée dans la société comme allant de soi ? Comment en est-on venu à ne plus douter de l’idée que le moi que l’on est doive entrer dans des vêtements qui n’ont pas été confectionnés pour lui, mais pour un être qui n’existe pas, possède une taille standard (S, M, L), que les vêtements ne devaient pas épouser notre forme mais nous la leur ? La civilisation du prêt-à-porter — civilisation dont j’ai déjà évoqué l’existence — est une grande force totalisante qui amoindrit les gens, les fait entrer dans des vêtements, dans des catégories, des genres prédéfinis. Or, qui peut se satisfaire de correspondre à quelque chose qui n’a pas été conçu spécialement pour soi ? Qui peut désirer quelque chose qui n’a pas été conçu spécialement pour soi, mais pour n’importe qui, un être qui n’existe pas ? Qui peut vouloir être un être qui n’existe pas ? Spécialement, j’insiste pour la troisième fois sur cet adverbe : la civilisation toute-prête du tout-prêt mène la guerre au particulier, au singulier, à l’étrange, à l’unique, au sans-pareil, elle veut au contraire, cette civilisation, égaliser les conditions pour que, réduit au même par le sentiment de l’identité, nous nous vêtissions tous de la même manière, pensions tous de la même manière, vivions tous de la même manière : sans frontières un grand pays recouvrant la terre et que des gens pareils dedans. Qui, je le demande, sinon qui est déjà prêt — pour ainsi dire : de toute éternité —, déjà prêt à n’être pas ? Qui ne veut rien moins que de ne pas être ? Le prêt-à-porter, qu’est-ce sinon cela, le prêt à n’être pas ? Entre le pasêtre et le paraître, il y a une nuance immense, grande comme une échancrure où se montre la possibilité du spécial. Ouvrons-la.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.