Parmi mes ancêtres, il dut y avoir des bergers tant il est vrai que j’aime à marcher les sentiers escarpés, des bergers et des poissons tant il est vrai que j’aime à laisser couler sur moi le jet continu de la douche, là alors, dans le flux, je songe que, parmi mes ancêtres, il dut y avoir des bergers, lesquels scrutaient l’horizon du levant au couchant, veillaient sur leur troupeau, comme moi sur mes pensées, des bergers et de poissons qui nageaient dans le mutisme le plus parfait, adeptes de la polyphonie du silence. Entre ces deux ancêtres, de sol et d’eau, malgré qu’il en semble, je ne vois nulle contradiction, pas plus qu’il n’y a de contradiction, pour une île, entre la terre et la mer ; — non, une île, c’est la terre et la mer qui la font ensemble. Je songeais donc à cela et me souvins, l’ayant écoutée deux fois depuis la veille, que, pour moi, Also sprach Zarathustra de Strauss eut autant d’importance que la lecture de Nietzsche, au moment de la découverte, comme s’il y avait une intelligence proprement musicale de la philosophie, comme si la philosophie, c’était une manière de musique, et réciproquement, idée qui n’est pas bien originale, j’en conviens, mais qui ne me paraît pas moins fausse de ne pas l’être. Et encore mieux : comme si l’écoute de la musique offrait au lecteur une compréhension plus profonde que la seule lecture, une compréhension augmentée de toute l’histoire d’un certain Occident qui trouve une de ses expressions dans la musique de Strauss. Et cette compréhension, cette histoire, aujourd’hui qu’elle est devenue ce qu’elle a peut-être toujours été dans l’histoire de l’humanité, aujourd’hui qu’elle est devenue mineure, aujourd’hui qu’elle apparaît pour ce qu’elle est dans l’histoire de l’humanité : une anomalie —, cette compréhension, cette histoire, cette musique, cette philosophie n’est-elle pas plus émouvante encore, et plus vivante encore, à présent qu’elle est en danger ? Quand elle semblait dominer le monde, elle ne pouvait qu’être fausse (c’est ce qu’il faut conclure de la leçon barbare que les Allemands ont retenue de Nietzsche au XXe siècle, falsifiant jusqu’à la lettre même de ses écrits, cela, il aura fallu deux philologues italiens pour le mettre enfin en évidence, des Italiens, naturellement). Mais, aujourd’hui qu’elle est perdue dans cet océan de superstition, l’obscur fanatisme qui encercle notre ethos, elle apparaît sous un jour nouveau et fidèle à l’esprit méditerranéen qui anime l’écriture. Bergers et poissons sont frères. Dans le bruit estival des travaux sur la voie publique, je me fabrique des collines imaginaires où s’embrassent ces contraires qui ne le sont pas. J’arpente des mondes qui n’existent pas. Je les invente. Dans la nuit la plus noire, il faut toujours qu’une lumière brille, mes amis. Brillez, mes amis.

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