premier août deux mille vingt-trois

J’ai écrit deux mille cinq cent soixante-cinq signes aujourd’hui, deux mille cinq cent soixante-cinq signes c’est-à-dire la moyenne d’une page de ce journal, et cette page de journal, je l’ai effacée. Ce n’est pas la première fois, non, que je procède de la sorte. Mais ce n’était pas tout à fait comme d’habitude, non plus, non. Je crois qu’à un moment, même, je me suis dit : « Va au bout de l’écriture de cette page, Jérôme, de toute façon, tu vas l’effacer. » Est-ce que je me suis vraiment appelé « Jérôme » ? Je ne sais pas, même si c’est vrai que ça m’arrive. Mais aller au bout de cette page avant de l’effacer, oui, c’est ce que je me suis dit de faire et c’est ce que j’ai fait. La vérité, c’est que cette page effacée est sans doute meilleure que la page que je suis en train d’écrire. Non qu’elle soit plus sincère que la page que je suis en train d’écrire, mais elle dit plus de choses que celle que je suis en train d’écrire. Mais ces choses qu’elle dit, ces choses sont négatives, et je me refuse désormais à m’adonner à cette tristesse-là, la tristesse que la haine me procure. Bien sûr que les gens dont je parlais dans cette page sont détestables (je ne dirai pas leur nom, cela ne sert à rien, il vaut mieux qu’ils tombent tous dans l’oubli de l’effacement), mais que je le pense, ou non, que je le dise, ou non, qu’ils sont détestables, cela les rendra-t-il moins haïssables ? Certainement pas. Alors, pas Pascal des autres, j’ai écrit ma page, comme une belle abréaction bien mise en forme, et puis, sans me relire, j’ai tout effacé. Sans scrupules, sans regrets, dans la vérité. Je ne me suis pas senti bien d’avoir écrit cette page, je ne me suis pas senti bien d’avoir effacé cette page, c’était tout simplement ce qu’il fallait que je fasse, écrire et effacer, effacer et écrire, dire ce que j’avais à dire et l’oublier, l’oublier et écrire autre chose. Ce n’est pas tout à fait exact, malheureusement, que j’ai oublié, je n’ai pas tout oublié, il  me reste encore des traces, mais c’est inévitable : si je peux effacer ce que j’écris, le monde social, lui, je ne puis pas l’effacer. Pour ne pas trop me souvenir, toutefois, pour que les traces ne soient pas trop profondes, je suis allé dans l’historique de navigation, et j’ai effacé les pages qui m’ont conduit ou servi à écrire la page effacée du journal. Ce n’est pas une disparition, mais c’est un pas dans cette direction. Il faut aller le plus loin possible dans la disparition, toujours. Avec détermination. Parfois, je me dis que tout est de ma faute, que je n’ai jamais fait les bons choix, que je n’ai jamais écrit les livres qu’il fallait que j’écrive, que je n’ai jamais léché les culs qu’il fallait que je lèche, mais est-ce vraiment le cas ? Je n’en suis pas certain. Ce n’est peut-être de la faute de personne (après tout, est-il nécessaire ou, à défaut, utile, est-il utile d’établir des responsabilités ? je ne le crois pas), mais que faire, c’est un exemple que je prends, un cas particulier, mais qui me semble significatif, alors je le donne, que faire donc dans un monde où il faut demander pardon de n’être pas un couple dysfonctionnel, un couple et partant, une famille dysfonctionnelle, un monde où le fait d’être, je cite, le fait d’être « un couple amoureux » sonne comme une bizarrerie dans la bouche des gens qui emploient cette expression, un monde dans lequel, donc, aimer la femme avec laquelle on vit et qui se trouve être en plus la mère de son enfant, enfant qu’on aime aussi — ô comble de la folie postmoderne ! — un monde où aimer est étrange, anormal, monstrueux, presque, dans un monde comme celui-là, que faire, d’un monde comme celui-là, que faire ? La norme sociale, ce n’est quelque chose d’abstrait, tu sais, je raisonne à partir de l’exemple que je viens de prendre et donner, la norme sociale, c’est la culture populaire, la psychothérapie et les antidépresseurs, les applis de rencontre pour baiser n’importe qui, n’importe comment, dans toutes les positions, quand tu payes le cul au prix de tes données les plus privées, il faut rentabiliser, le divertissement universel, l’emprise de la religion, le règne de l’argent nom de la valeur. C’est un continuum, qu’il soit cohérent ou non n’importe pas (tu peux porter le logo du capitalisme sur ton symbole religieux, et il n’y a pas de contradiction dans les termes), c’est comme ça. Hier, je pensais à tout cela, et je me suis dit qu’il fallait accepter d’être dans le camp des vaincus, que c’était une condition nécessaire pour donner un sens à la possibilité d’une utopie neuve, redonner une chance à l’idée d’une autre vie, une vie nouvelle, la vita nova de l’avenir. Le pouvoir est si loin de nous, tu sais, si éloigné de ce que nous pensons, de ce que nous nous sentons être, de ce que nous aspirons à devenir. Il nous faut accepter cette distance. Il faut mettre le plus de distance possible entre le pouvoir et nous. Et oui, cette distance est notre défaite. Il faut l’accepter aussi, accepter la défaire, accepter la vérité la plus dure : nous avons perdu. Et du fond de notre défaite, imaginer le monde grandeur nature. C’est le prix de la victoire. Et cette page est plus de deux fois plus longue que la page effacée.