Je ne sais plus ce que j’ai rêvé, ce qui était du songe et ce qui était de la réalité. Cette nuit, je me suis réveillé parce que j’étais couvert de piqûres de moustique, je me suis aspergé de lotion anti-moustiques et je me suis gratté jusqu’au sang (c’est ce que j’ai supposé dans la pénombre où je me trouvais alors) et pourtant, quand je me suis inspecté ce matin, après m’être rendormi et avoir mal dormi, par intermittences en tout cas, j’ai dû constater que je ne portais pas le moindre stigmate de mes démangeaisons nocturnes. Avais-je rêvé ? Non, je ne le crois pas. Ce que j’ai vécu n’avait pas cette qualité spécifique du rêve. L’avait-elle, cette lecture d’un article universitaire tronqué qui m’était consacré dans un gros volume et dont, parce que précisément il était tronqué, je ne pouvais parvenir à le lire jusqu’au bout ? Oui, mais comment le distinguer de ces démangeaisons nocturnes qui n’avaient pas de qualités oniriques puisque, elles aussi, au réveil, elles se sont révélées non réelles ? On croit pouvoir distinguer le rêve de la veille à partir des qualités internes des expériences éveillées et endormies ou à partir du fait que ces expériences ont des conséquences ou non sur l’état des choses en éveil, mais si rien n’a d’effet comment savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est ? Le rêve avec l’article m’a semblé en être un mais l’expérience des démangeaisons non, et pourtant, de l’un pas plus que de l’autre il n’est demeuré la moindre trace au réveil. Les piqûres avaient disparu et l’article n’a jamais été écrit. Des preuves en revanche de mon activité érotique diurne, la même nuit que celle du rêve avec l’article, il en restait, et ostensiblement tangibles. Comment distinguer dès lors le rêve de la veille puisque ni la qualité de l’expérience ni l’effet de l’expérience ne permettent de les distinguer ? Si l’on me filmait en train de dormir, faisons une expérience de pensée à la Andy Warhol rencontre Marcel Proust, si l’on me filmait en train de dormir pour me persuader que la distinction entre le rêve et la réalité existe bel et bien, qu’elle est nette et indiscutable — « Non mais arrête de discuter, regarde ! » —, je répondrais que cela ne prouve rien, ce n’est que l’image extérieure d’un homme qui dort, image qu’il n’est pas possible de synchroniser avec l’image intérieure de ce même homme qui dort, le film en son et images en couleurs que se fait qui dort cependant qu’il rêve. Le jour suivant la nuit du rêve de l’article et du rêve érotique, hier donc, j’ai hésité à les mettre par écrit avant de renoncer à le faire notamment parce que je n’avais pas envie de décrire le rêve érotique et que le rêve de l’article me semblait trop maigre pour être consigné, d’autant plus maigre, je le confesse, qu’il était transparent qui exprimait ma déception face à cette réalité triviale que mes écrits suscitent un intérêt quasi nul. Si je n’ai pas écrit ces rêves, ces rêves n’ont pas cessé de m’habiter, toutefois, de vivre avec moi, et l’étrange affaire des piqûres invisibles de cette nuit qui vient de s’écouler ne les rend pas plus vivaces, mais les interroge d’un point de vue différent, non c’est-à-dire depuis la possibilité de leur négation, comme toujours on traite le rêve, soit en lui niant toute réalité (il est chimérique) soit en se livrant à son analyse (il est psychologique), mais depuis la possibilité de la négation de la réalité, laquelle a moins d’effet sur la vie que le rêve de la nuit. Ce n’est pas, à vrai dire, que la réalité n’est pas intéressante, c’est qu’elle jouit d’un privilège exorbitant alors même que, la plupart du temps, et par « la plupart du temps », j’entends une grandeur de l’ordre de 99% minimum, elle est mortellement ennuyeuse, consacrée qu’elle est à des activités vulgaires, triviales, pour ne pas dire « bestiales. » Ce privilège exorbitant fait certes les grandes fortunes, mais il fait aussi des vies terriblement étroites, étriquées, oserai-je dire, et tristes à en pleurer, dont tout le monde finit par s’accommoder. Quel malheur. Mais pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? J’ai oublié. Il va me falloir encore rêver.

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