À Marseille, le mistral sublime la crasse. Garer vers Saint-Pierre pour prendre le tramway non loin de chez mon père et descendre en ville. Contrairement à Paris, ou presque toutes les couches de la population se retrouvent dans les transports en commun, à Marseille, c’est en majorité les plus basses qui les empruntent. Et cette réalité ne se dissimule pas. Boulevard Chave, la Plaine, marché des Capucins, rue d’Aubagne, rue Saint-Ferréol, rue Paradis, et puis cours Belsunce en direction de la porte d’Aix. L’Alcatraz, la bibliothèque à vocation régionale de la ville, porte fièrement les stigmates de ce par loin de quoi tout le monde est passé à autre chose. Ainsi va la gloire du monde social ; il ne faut pas s’attarder. Quelques planches de bois rappellent des nuits de destruction, mais sinon tout a passé. Tout passe. Tout passera. Au milieu des feuilles mortes, des emballages en carton, des sacs en plastique qui volent au gré des rafales, se frayer un chemin en bonne santé tient parfois du miracle. En France, l’étranger commence ici. Il y a longtemps que l’Orient a enfoncé la porte que l’Occident lui tenait entrouverte. Tout passe. Dans la boutique de la rue Francis de Pressensé, c’est un enfant, qui ne doit pas avoir plus d’une dizaine d’années, qui me sert. Il travaille sous les yeux d’un garçon plus âgé que lui mais qui semble bien moins dégourdi. Assis, le grand-père veille à la bonne marché du commerce local cependant qu’en visio, le père fait des affaires à l’international. Avec sa peau mate et ses longs cheveux bouclés aux reflets blonds, je trouve l’enfant très beau. Un peu plus tard, je songe que, tant qu’il demeure inexistant, possible indéterminé, l’avenir a plusieurs visages, et me fais remarquer : puisse-t-il avoir celui de cet enfant métisse qui brille de toutes les couleurs de la Méditerranée. Est-ce que je reviendrai vivre un jour à Marseille ? Je ne le crois pas, mais ailleurs en Provence, dans l’arrière-pays ou sur la côte en direction de l’Italie, dans les massifs qui culminent entre la mer et la montagne ou à Menton, quasi sur la frontière, je crois que c’est une forme d’idéal à laquelle je ne puis pas tout à fait renoncer. Lèvres brûlées par la sécheresse de l’air, on pourrait se consumer sur place et personne ne se souviendrait que nous avons existé. Est-ce un fantasme ? Cela non plus, je ne le crois pas. Mais alors, qu’est-ce que je crois ? Je ne sais pas. Je ne crois en rien. Il n’y a que l’air qui nous fait vivre, l’eau qui nous apaise et les innombrables poèmes que la vie nous apprend à écrire. Je tends l’oreille : la bourrasque ne réduit pas au silence les cigales qui cymbalisent à la folie, chante leur amour pour la femelle. Écoute encore une fois, mon Phèdre, écoute toute la beauté de la reproduction concentrée dans la brutalité musicale d’une région.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.