Intuition étrange à l’aquarium de Gênes, que notre planète est une sorte d’humarium où des extra-terrestres nous ont parqués pour nous observer et nous étudier. Mais il n’est guère besoin d’avoir recours aux ressources de la science-fiction pour faire des expériences désespérantes : personne ne sillonne le ciel pour nous regarder vivre, nous sommes à nous-mêmes notre propre spectacle, un peu comme la plaie et le couteau, la victime et le bourreau chez Baudelaire, nous sommes les spectateurs et le spectacle. Le point de vue du spectateur et le point de vue du spectacle sont un seul et même point de vue. Errant au milieu de ces êtres étranges, j’ai été envahi par un grand dégoût, mais ce sentiment, aucune violence n’est venu l’accompagner ni lui permettre de se résoudre, d’être abréagi, non, il était là, enveloppé dans son mouchoir de désespoir. Comme je ne savais ni quoi en faire ni comment faire pour ne plus ressentir ce sentiment, je me suis livré à ce que, je crois, je fais le mieux : j’ai sorti mon carnet et, dans le noir bleuté de la lumière artificielle, j’ai écrit les phrases que voici. Qui ne s’est jamais senti écœuré devant le spectacle de la vie ? Toute cette matière organique, toute cette mort en devenir. Toute cette faune, cette flore qui grouille, pousse, lutte, s’efforce, n’est-ce pas dégoûtant ? Alors que la pierre, elle, qui nous est en tout étrangère, nous ignorant, nous laisse être, ne nous dérange pas, indifférente à nos misères, et sans commune mesure avec elles, elle nous laisse le loisir de nous y plonger, d’aller au plus profond. — Certains jours, la vie est un scandale, une faute de goût irrémédiable. En écrivant ces mots, « la pierre », j’ai pensé à l’abbaye du Thoronet dont les murs, longtemps après la mort des moines qu’ils avaient abrités, se tenaient encore dans un accord parfait avec le monde et qui, longtemps après que je ne serai plus, se tiendront encore dans ce même accord. Que cette pierre ait connu la main de l’homme ne la mettait pas hors-sujet : il est dans la nature de la pierre n’avoir que faire de nous. Mais rien de tout cela, aucune de ses pensées ne m’a consolé. De retour à l’hôtel, dans un geste sans conviction mais de pure habitude, j’ai ouvert le journal où j’ai découvert avec découragement que le best-seller de l’été, œuvre d’un inconnu, racontait les relations d’un homme avec son chien. Chaque jour, l’idée que notre époque est la plus bête de l’histoire s’impose avec un peu plus de certitude. Et pourtant, ai-je dit à Nelly cependant que Daphné allait et venait sous les arcades du palazzo Ducale, il y en a eu des époques dans l’histoire. Un peu plus tard dans la journée, dans les rues qui sentaient la pisse de chien, la pisse d’humain, j’ai tâché de répondre à la question que, sans raison particulière, Daphné venait de me poser. Il faisait chaud sous le soleil de la Ligurie, et j’ai été pris, je l’avoue, un peu au dépourvu. « Papa, m’a-t-elle demandé, papa, c’est quoi le principe de la philosophie ? » Elle aura huit ans cet automne et, quand je la vois, quand je lui parle, à tort ou à raison, il m’arrive de pas avoir envie de désespérer.

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