Je suis loin mais pas assez loin. Ce qui me rapproche trop encore, outre le réseau qui rend présente la même chose, la chose unique, ce qui me rapproche, c’est la langue. Le fait que je comprenne cette langue, qu’une ne fois quitté le pays d’où elle vient je ne l’oublie pas, me rattache à celui-ci. Il faudrait toujours oublier la langue du pays que l’on quitte, changer de langue au franchissement de la frontière, observer ainsi le moi se modifier au moment où, passant d’un pays à l’autre, il ne s’exprimerait plus dans sa langue habituelle, mais dans une autre, et puis une autre, encore, inconnue, peut-être, jamais entendue. Ainsi passant la frontière italienne, j’aurais oublié le français et, demain, disons, montant dans le funiculaire de Trieste, et passant la frontière slovène, l’italien aussi je l’aurais oublié, et parlerais désormais dans une langue de moi ignorée, écrirais ce journal dans cette autre langue, écrirais dans la langue autre. Notre identité nous assigne à résidence lors même que nous l’avons quittée et ne voulons plus en entendre parler. Même quand nous l’avons quittée, c’est toujours cette identité locale que nous entendons, elle qui parle pour nous, sans jamais se taire. Je voudrais avoir la chance de ne pas avoir de langue maternelle, la chance, c’est-à-dire, non pas d’en avoir plusieurs, mais de ne pas avoir de langue propre, de pouvoir avoir toutes les langues dans une sorte de glossolalie itinérante, une langue mobile comme le corps. Car, au fond, n’est-ce pas cela qu’il faut reprocher à ce qui nous tient lieu d’esprit : son immobilité ? Et qu’il change très peu, en vérité, ou très lentement, en tout cas. Aussi, ne sommes-nous pas vraiment là où nous nous trouvons et traînons-nous avec nous des habitudes dont, à raison sans doute, nous sommes partis pour nous défaire, des vieilleries, ou des souvenirs que, durant le temps du voyage, nous voudrions tenir pour telles, et abandonner. Au lieu de quoi, c’est toujours la même langue qui parle et qui, partant, toujours nous précède là où nous allons. Nous n’allons nulle part, dès lors, puisque ce sont toujours les mêmes sons, les mêmes phrases, les mêmes formes de vie qui nous ouvrent la voie. Comment aller voir ailleurs dans de telles conditions ?

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