Ère des croisements, l’Europe sans frontières semble être un non-sens. Du moins, est-ce la remarque que je me fais, en cette fin d’après-midi, dans la jardin public Muzio de Tommasini de Trieste. L’absence de frontières n’a aucune portée universaliste, mais réduit tout à sa dimension régionaliste. Paradoxe qu’un simple regard sur l’actualité suffit à dissoudre : alors que des centaines de migrants se déversent sur la Sicile, en France, c’est la météo qui préoccupe les esprits. Dans le jardin, à quelques mètres de distance, les bustes se suivent du souave italien, de l’hibernoparlante en exil, et du juif du coin, Ettore, James, Umberto, quelque part, de fait, au cœur d’une Europe non pas fantasmée, mais bel et bien réelle, à la rencontre de plusieurs empires, dans le désir d’y échapper, afin d’écrire, de penser, de vivre un peu plus libre, les bustes que je suis venu prendre en photo. Ulysse touriste. Margherita m’avait dit que, depuis notre première visite, il y a plus de dix ans, Trieste avait beaucoup changé, et pourtant, c’est bien la même enseigne UPIM que j’ai retrouvée, celle que j’avais prise en photo sur le Corso Italia, à contrejour, la première fois que nous étions venus ici, celle-là même qui, dans ma mémoire, dans ma mémoire et dans le monde réel, donc, indique la direction de la statue en pied, en pied mais sans canne (l’avait-il la première fois ? je ne m’en souviens pas), d’Umberto Saba. De fait, un peu comme à Marseille, à Trieste, les touristes que les navires de croisières déversent sur les villes de la Méditerranée se cantonnent aux parties les plus proches du port où ils rendent la vie d’une laideur qui n’a d’égale, en vérité, que la leur, — c’est elle qu’ils déversent sur le monde, dégueulant leurs habitudes et leurs désirs partout où ils vont. Dès que l’on s’aventure quelques centaines de mètres plus loin, on n’en trouve plus guère de traces. Et si le Caffè San Marco est peuplé en grande partie de touristes, ce n’est pas un endroit insupportable comme le sont les horribles cafés littéraires de la capitale française, il n’a pas encore été totalement colonisé et une librairie y pallie, je suppose, le manque de clientèle. Aux murs, les masques de la Commedia dell’arte répondent aux clients attablés, leur jetant un regard ironique mais aimable, magrisien peut-être. Le tiramisù étant devenu un dessert qu’il n’est plus possible de consommer, après ma salade, je confie mon destin à une tarte Sacher, choix qui n’a rien de masochiste, tout au contraire. Tout-à-l’heure, j’ai écrit « ère » et non pas « aire » parce que l’Europe est une histoire, plus encore peut-être qu’une zone géographique, comme on dit. Et la machine semble confirmer cette impression : aujourd’hui, dans les rues de Trieste, du port au giardino pubblico en passant par la cathédrale San Giusto où sonnèrent les cloches de la dormitio, l’église orthodoxe, la via dei Gattorno, interminable escalier d’où, sous le soleil d’août, se livre une vue imprenable, quoiqu’étroite, sur la mer Adriatique, et retour, j’aurai marché une quinzaine de kilomètres de sueur, de sueur et de bonheur, je crois, la ville s’offrant un peu plus à chacun des pas qu’on lui donne. Presque rien, en effet, mais tellement.

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