seize août deux mille vingt-trois

Écume de moi sur le noir de mon tricot, quant à leurs tombes, sur elles, j’avais déposé deux fleurs, l’une rouge Saba, l’autre blanche Svevo, ramassées là par terre après la tonte de la pelouse, sous la chaleur écrasante de l’été adriatique et les attaques des moustiques, artificielles plantes, je les ai laissées tomber sur la pierre, croyant par là laisser la moindre trace de mon possible passage. À l’homme qui tenait un bouquet à la main, voyant la fleur blanche qu’après la rouge d’Umberto Saba je destinais à la tombe d’Italo Svevo, me dit quelque chose, je ne sus quoi répondre parce que je ne compris pas ses paroles. Je vis au geste du menton qu’il fit en direction de ma fleur abîmée qu’il en avait après elle, mais au juste quoi ? Quelque chose d’injuste ? Cela, je ne le saurai jamais. Et, à vrai dire, explorant les allées de ce cimetière inconnu, de son opinion, de toute opinion, je n’avais que faire. Nous avions marché longtemps pour venir ici et marchâmes longtemps encore après avant de revenir de cet endroit un peu au bout du monde, quasi une fin de l’Italie, en tout cas, endroit rejeté au fond des choses comme si, pour les habitants de cette ville — mais qui sont-ils ? où sont-ils ? sont-ils seulement ? — il avait fallu refouler les morts au-delà de l’atteinte, et bâtir une nécropole hors de la métropole. Est-ce vrai ? Je ne sais. À ma collection de cimetière d’écrivains, au moins, je puis en ajouter un, il cimitero monumentale di Sant’Anna de Trieste. Mais à quoi bon les collectionner ? Cela non plus, à vrai dire, je ne le sais. Avant d’écrire, à cause de ma mère morte et de sa tombe absente, l’urne de ses cendres funéraires dans la chambre de mon père, je détestais les cimetières. Et puis, écrivant, écrivant Voyage sur un fantôme, écrivant Pedro Mayr, écrivant, les cimetières ont cessé d’être des lieux où l’on enterre les morts pour devenir autre chose. Quoi ? Laisse-moi le temps de m’expliquer. Avant de venir dans ce cimetière, Daphné n’avait pas très bien compris où l’on mettait les corps. Quand elle me l’a demandé, le plus simplement du monde, je le lui ai expliqué, et rien n’a semblé lui poser de problèmes. Devrions-nous cesser de voir la mort comme un problème ? Ce n’est pas ce que je voulais dire. Peut-être même le contraire : n’est-ce pas parce que la mort est un problème insoluble — en vérité, donc, la mort est le seul problème parce qu’un problème soluble n’est pas un problème ; il n’y a de problème qu’insoluble, et ce ne sont pas les marchands de douceur, de sérénité, les vendeurs de fin de vie, qui résoudront jamais le problème de la mort —, n’est-ce pas parce que la mort est ce problème insoluble que nous allons chercher une réponse auprès des morts là même où ils se trouvent enterrés ? (Soit dit en passant, il ne devrait y avoir de concession que pour l’éternité.) Me tenant là, laissant tomber cette fleur rouge et laissant tomber cette fleur blanche sur les tombes de mes aïeux — à Daphné qui me demandait si j’avais de la famille enterrée ici, j’ai répondu que non, alors que oui, et les voici —, je me suis senti proche infiniment d’eux deux. Là, devant leurs tombes ignorées — ici, pas de cailloux déposés, pas de rouges baisers, pas de selfie joli, rien pour les réseaux, trop chaud, trop obscur, trop loin —, laissant tomber les fleurs artificielles que je venais de voler ou d’arracher au néant, je me suis tenu quelques secondes dans une sorte de concorde immortelle : la vie brûlait et la vie était juste.