dix-sept août deux mille vingt-trois

Au réveil, accablé par l’impression d’avoir été brûlé par la chaleur de la veille, j’ai écrit un poème de quelques lignes dans mon petit carnet noir. De nouveau écrivant, à présent, au début de la nuit, je n’ai pas envie de le lire, me suffisant de ce souvenir que j’en garde, un souvenir vague, épuisé, peut-être, comme je me suis senti ce matin, au réveil. Sur le bateau qui nous ramenait de Muggia où nous étions allés faire une brève excursion, « une petite croisière » comme je l’ai dit à Daphné qui m’interrogeait à ce sujet, je me suis senti assommé de chaleur, et je ne sais pas si c’était la sensation de mon corps même ou autre chose : une réaction à la vie, au monde et aux êtres qui le peuplent. Tout semble lointain, mais pas assez lointain, ai-je écrit il y a quelques jours, et ce n’est pas tout à fait ce que je pense à l’instant, ou alors en ce sens seulement que, cette étrangeté du monde, je la porte avec moi, qui m’accompagne partout où je vais. Accentuée par la chaleur, en ce début étouffant d’après-midi aux alentours de la Piazza Unità d’Italia, la répulsion que me causait la proximité d’être près de qui je n’avais pas envie d’être était si forte qu’à l’approche de ces corps autres qui sans cesse affluaient, je percevais que le mien était en train de se crisper toujours un peu plus. La promiscuité est le propre de l’animal ; n’est-il pas étonnant que nous la supportions encore, notre animalité ? Sur le Lungomare Venezia de Muggia, dernière ville avant la frontière slovène, les corps bronzent à même la pierre. De l’autre côté de la baie, les portes-conteneurs de la Maersk leur répondent dans une immobile chorégraphie. Au premier plan, la femme qui, dans son bikini à bas jaune et haut rouge, consulte son telefonino derrière ses lunettes roses, semble un ange maniériste tombé d’un ciel de plomb. Au second plan, sur une berge bleu plastique, un autre habitant de l’outremonde s’est échoué là où il demeure dans une stance perpétuelle. Des taches jaune orange ponctuent l’espace aquatique à peine qui, dans un dégradé chimique, conduit au navire du fond de la baie. Ainsi va l’été, l’Europe fatiguée. Comme le chat noir entre les jambes de ce Christ sponsorisé par le Rotary Club Trieste dans l’église Saint-Paul et Saint-Jean de Muggia, elle dort. Qui la voudrait tirer de sa léthargie, se heurterait à sa résistance somnambule : comme le veut l’idée reçue, il ne faut surtout par la réveiller.