vingt août deux mille vingt-trois

Passant en bateau devant Andes, je me suis souvenu de mon rêve de devenir un poète berger postmoderne s’exprimant dans quelque patois du futur. Pourtant, d’île, comme dans mon rêve, il n’y en avait il n’y en avait guère, « guerre » ai-je tout d’abord écrit, près de ce bateau de tourisme et mon loisir de péquenot suralimenté n’a pas grand-chose à voir avec celui d’un pâtre veillant sur l’univers depuis son maquis. Mais qu’importe, tel est mon rêve, ce que je projette sur un monde qui n’en a que faire et ne sait que faire de moi. Des photographies de moi que j’ai tenté de prendre aujourd’hui et hier, aucune n’a trouvé grâce à mes yeux. Je me paraissais vieux et grotesque, mais cette impression à ma propre vue, n’était-elle pas surtout le signe que moi, ce n’était pas ça que j’avais envie de voir, mais les choses, les paysages, les pierres ? Toujours navigant sur le fleuve Mincio et les lacs artificiels de Pitentino, parmi des fleurs de lotus chinois et des souvenirs latins qui ne sont pas les miens, flottait au-dessus des flots une atmosphère fabuleuse, un peu mythologique qui n’était pas pour me déplaire. Sauf la réalité, c’est-à-dire, et l’usine de papier qui rappelait à qui ne voulait pas détourner le regard que tout est artificiel, comme les eaux, comme le monde, comme l’intelligence. Tout est artificiel, c’est-à-dire : tout est faux. Même si, du faux universel, peut émerger quelque forme de vie intense qu’on peut ne pas avoir envie de détruire. Et dire que je pense à tout cela dans le confort approximatif de notre chambre d’hôtel climatisée. N’était le trop grand nombre de nos cheveux blancs, nous pourrions croire peut-être que tout est vrai, mais si nous y croyions, que serait cette vérité sinon l’esclave du mensonge ? Mieux vaut partir de cet axiome — tout est faux — et, de là, tenter toujours d’inventer une vie nouvelle, une vie meilleure, une vie plus vraie. Dans le faux, pas plus que dans le vrai, il n’y a de moments, rien que l’éternité, les choses qui pourraient durer sans arrêt, mais cessent quand même, et les machines qui nous empêchent de penser, qui nous interdisent de parler. Comme le guide l’autre jour dans l’église qui faisait traduire par son téléphone à ses touristes allemands les propos sur l’architecture de la Renaissance qu’il leur tenait en italien, dans le musée diocésain, le vieil homme à l’accueil a tenu à ce que nous verifiions pour lui la validité de la traduction automatique que lui proposait son téléphone de sa question, Alors ça vous a plu ? Comment dès lors se donner la chance de parler une langue étrangère si tout le monde parle un anglais anémié et si, en l’absence de cette langue protocolaire, les machines prennent la parole que nous sommes sommés de leur laisser ? Ni la sienne propre ni des autres, plus personne ne parle de langue : tout est synthétique. Tout est faux. Ancora una volta. D’où crois-tu que viendrait, si ce n’était vrai, mon idée d’apprendre à parler le corse ? Enfin une langue à ma hauteur, — parlée au mieux par quelque cent mille locuteurs.