Le retour à la vie normale a toujours quelque chose d’étrange : pendant son absence, le monde est demeuré le même et, alors que soi-même l’on s’est trouvé changé, métamorphosé quelquefois même, ces gens qui le peuplent que l’on a quittés, eux, sont identiques. L’absence n’a aucune vertu positive sur les personnes de qui l’on s’absente. C’est-à-dire : pour elles, elle est neutre quand, pour nous, elle est plus que positive, elle révèle tant que nous ignorions, sur nous, sur l’univers, sur le regard que nous lui portons, les attentions qu’il a pour nous, ou l’ignorance au contraire dans laquelle il nous plonge — en réalité, nous savons si peu que c’est presque rien. Contraint aujourd’hui par les aléas triviaux de l’existence, j’ai échangé mes dernières phrases sensées en italien, et probablement les seules du séjour, pour parler mécanique automobile (ce drame contemporain) : dans la langue aussi, la nécessité fait loi et l’on parle à qui l’on n’imaginerait pas quand on n’a d’autre choix ou que l’occasion s’en présente. Tout alors coule, on se fait comprendre, on est compris. Et le voyage se déroule comme s’il participait de la nature des choses. Je crois que ce qui fit le plus de peine à Ulysse retournant à Ithaque après son long voyage, ce ne fut pas d’apprendre que sa femme avait des amants, mais de découvrir que rien n’avait changé. Argos, son vieux chien meurt certes en le voyant, mais il est dans la nature des chiens de ne pas survivre à leur maître. Le temps passe, c’est vrai, mais ne passe-t-il pas pour rien ? Les aventures du moi sont incomparables avec celles du monde qu’il a laissé derrière soi ; elles sont fades, banales, ennuyeuses. Aussi, Ulysse, à peine arrivé, s’empresse-t-il de massacrer les amants de sa femme. Afin que, enfin, quelque chose se passe qui puisse rivaliser avec les périls dont il a triomphé. Moi, moins héroïque, je me suis contenté d’aller courir avant de m’enfermer, à la première occasion venue, pour écrire. Ainsi vont les récritures postmodernes, si brillantes soient-elles, elles n’ont pas cette qualité de danger, cette vigueur érotique, cette puissance onirique, de leurs modèles mythologiques. Quant à la vie, puisqu’il est vrai que, pour notre malheur, nous ne pouvons pas la mettre entre parenthèses quand il nous plaît, combien de jours ne se sent-on pas platement contraint de la vivre jusqu’au bout ? L’absence a des vertus, en effet, mais elles sont limitées. Un peu, à dire vrai, comme cette page de journal.

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