Que c’est laid, me suis-je dit à moi-même, après avoir emprunté un quatrième rond-point à la suite. Je tournais et tournais et, pourtant, j’allais de l’avant, mais cela n’avait pas le moindre sens. C’était giratoire. Comme la terre, comme l’univers, comme tout, qui tourne, bêtement. Que c’est laid, me suis-je répété. Et comme ils sont laids, tous ces gens. Est-ce qu’ils me ressemblent ? Oh mon Dieu, faites que je ne leur ressemble pas. Et ce monde dont je me parlais en secret, ce monde ne se trouvait pas sur une lointaine planète, ni dans la région la plus reculée de quelque pays attardé, non, ce monde, c’était le monde ordinaire, et cette vie, la vie banale. Et tout cela, c’était l’Europe. Le bitume cramait sous le soleil et les travaux. Sur des trottoirs défoncés, quelques rares corps rampaient comme des lézards apeurés le long des murs. Des masses incroyables de gens roulaient dans leur véhicule pour aller au travail, au supermarché, à la plage, Dieu sait où. D’où pouvaient-ils bien venir en si grand nombre ? C’est la vie, me suis-je dit, prendre la voiture pour tout, pour rien, c’est cela, la vie, et comment veux-tu que, les gens passant plus de temps au volant qu’auprès de leurs enfants, de leurs amants, de leurs parents, il y ait encore un peu d’amour dans ce monde ? C’est impossible. On vit comme on fait le plein, on baise comme on fait les courses. On est tellement dépendant qu’on se croit libre. C’était la France, c’était la province, c’était la ville, et c’était un sentiment tellement étrange que celui de me trouver là que j’aurais pu croire à quelque conte fantastique dans lequel le personnage, revenant un été sur la terre qui l’a vu naître, vit soudain la vie qu’il aurait vécue s’il n’en était jamais parti, s’il y avait grandi et passé toute sa vie. Enfermé dans un corps qui est le sien sans être le sien, le même que le sien mais tout autre, le personnage se voit en train de vivre une autre vie que la sienne, mais qui est devenue la sienne. Projeté ainsi dans un autre monde possible, une réalité alternative qui diverge d’une nuance infime de la réalité réelle à laquelle il est habitué, il découvre le monde tel qu’il est. Le personnage n’est plus écrivain, mais cadre dans une entreprise quelconque. Il a renoncé à tous ses rêves de jeunesse, épousé une femme qu’il a brièvement aimée avant de la quitter et avec laquelle il a eu le temps de faire tout de même deux enfants qu’il connaît à peine. Il compense le néant affectif et intellectuel de son existence en multipliant les rencontres faites sur des applications dédiées. Il possède des choses de luxe, des choses connectées, une maison, une voiture, un chien, même, peut-être, oui, un chien, les gens aiment bien ça, les chiens. Bref, tout ce que le personnage n’a pas, tout ce dont il n’a jamais voulu. Très vite, le personnage se rend compte que l’autre et lui, bien qu’identiques, n’ont absolument rien en commun. Comment une telle divergence est-elle possible ? Cela, le personnage l’ignore. Enfermé dans ce corps étrange qui lui appartient, il se dit que c’est la vie. Et comme c’est contingent, une vie. Mais, sans qu’il puisse en aucun cas l’expliquer, il sait qu’il est condamné à vivre cette autre vie que la sienne. Il ne fallait pas revenir sur la terre qui l’a vu naître. Expérimentant la désillusion la plus totale, enfin, il se résigne à vivre la vie telle qu’elle est, la vraie vie. Il n’y en a pas d’autre. Dans cette chambre qui n’est pas la mienne et où, depuis ce matin, à l’exception de deux excursions pour déjeuner et aller à la médiathèque emprunter Howards End d’E.M. Forster dont j’ai besoin pour un essai de traduction qu’on m’a confié en vue de me confier, si je suis satisfaisant, la traduction dans son entier (ce monde est incorrigible et je trouve, le relisant, mon essai franchement mauvais, me dis que ce sera donc à un autre que la traduction sera confiée, mais il faut bien que je fasse mon essai jusqu’au bout, alors je vais à la médiathèque, emprunte le livre, copie le mot qu’il faut, relis mon essai de traduction, me dis qu’il est mauvais, le laisse de côté, on verra demain, il est temps d’écrire mon journal), je vis reclus, installé sur ce lit inconfortable dont j’ai fait mon bureau, je guette un moustique qui n’existe pas mais me pique quand même. Pourquoi n’écris-je pas ce conte ? À vrai dire, je crois qu’il serait moins bon rédigé que raconté comme je viens de le faire, à distance, pour ainsi dire, à distance de moi, à distance de lui. Et puis, peut-être que, parfois, la meilleure façon de raconter une histoire, c’est de ne pas la raconter.

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