Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut. Dans mon rêve, j’avais perdu mes cheveux. Je ne m’en apercevais pas tout d’abord. Et puis, à un certain moment, me regardant dans le miroir, je passais ma main dans les cheveux et, au prix d’une sensation détestable, découvrais que manquait sur le crâne toute une large bande de cheveux. Mon crâne n’était pas lisse sous ma main, mais rugueux, et il m’était pénible de le toucher, il me causait une impression extrêmement désagréable, répugnante, comme s’il y avait quelque chose de pourri, de malsain, de malade là-dessus. Pris d’effroi dans mon rêve, mais aussi dans la perception quasi consciente que, tout en rêvant, j’avais de mon rêve, je me suis réveillé. J’ai touché ma tête, caressé mes cheveux, me suis rassuré en constatant qu’ils étaient toujours là et, avant de me rendormir, ai entrepris de me raconter le rêve que je venais dans les détails dont je me souvenais. Je m’en suis donc fait le récit, mais sans le noter toutefois par écrit, je n’avais pas envie de me réveiller pour de bon, bien plutôt de me rendormir aussi vite que possible, et je ne me souviens donc pas du contexte dans lequel cette perte de cheveux a eu lieu. Tout ce dont je me souviens du rêve, c’est ce que je viens d’en raconter. Ce matin, au réveil, j’ai eu un sentiment étrange. Je me suis dit : Mais Jérôme, ce rêve, ne l’as-tu pas déjà fait ? N’as-tu pas déjà rêvé que tu perdais tes cheveux ? Je ne l’ai pas fait tout de suite, mais j’ai eu envie de chercher sur mon site cahiersfantomes.com, là où je publie chaque jour mon journal, un peu comme on ferait un recherche de mot-clé sur google, tapant « perte de cheveux » dans la barre de recherches. Un peu plus tard dans la matinée, après avoir relu plusieurs fois ma traduction, enfin, ma traduction, non, mon essai de traduction, après avoir rectifié des expressions maladroites et corrigé des erreurs manifestes, un peu plus tard dans la matinée, donc, c’est-à-dire maintenant, juste avant d’ouvrir le fichier dans lequel j’écris mon journal et de l’écrire, j’ai tapé dans la barre de recherche de mon site l’expression « perdais mes cheveux », parce qu’il me semblait que, si j’avais effectivement rêvé que je perdais mes cheveux et consigné par écrit ce rêve que j’avais fait, c’est ainsi que je l’aurais écrit : « Cette nuit, j’ai rêvé que je perdais mes cheveux. » et j’ai trouvé qu’en effet, j’avais déjà rêvé que je perdais mes cheveux et que j’avais écrit dans mon journal que j’avais rêvé que je perdais mes cheveux. Dans mon journal, à la date du cinq janvier deux mille vingt-et-un, j’ai même écrit exactement la phrase suivante : « cette nuit, j’ai rêvé que je perdais mes cheveux. » Le contexte, cependant, n’était pas le même. Il y a un peu plus de deux ans et demi, quand j’ai rêvé que je perdais mes cheveux et écrit que je perdais mes cheveux, Johanna P. m’avait écrit pour me dire qu’elle voulait me voir pour une raison qu’elle ne me disait pas. Et c’était en soi, je crois, une bonne raison de rêver que je perdais mes cheveux. Or, hier au soir, pas plus que les jours précédents, Johanna P. ne m’a écrit pour me dire qu’elle voudrait me revoir et, à vrai dire, dans ma vie, il ne s’est rien passé qui justifie que je rêve que je perds mes cheveux, j’entends par là : rien qui ne réveille ni même ne rappelle un quelconque traumatisme. Quand Johanna P. m’avait écrit le cinq janvier deux mille vingt-et-un, je ne crois pas que cela avait réveillé en moi un quelconque traumatisme, contrairement aux fois précédentes où elle avait repris contact avec moi, mais cela avait rappelé le souvenir du traumatisme qu’elle avait causé dans ma vie quand elle m’avait dit qu’elle ne m’aimait plus alors que moi, je l’aimais encore, et qu’elle m’avait quitté pour aller se faire sauter par un autre sur un bateau au large de Saint-Tropez. Ou quelque chose comme ça, peut-être que je mélange des phases différentes de l’histoire de mon après-rupture avec Johanna P. et que je suis grossier simplement pour le plaisir d’être désagréable et de me venger du mal qu’elle ma fait. La vérité, c’est que j’ai été très malheureux quand Johanna P. m’a quitté. J’ai souffert de cette rupture pendant longtemps, plus d’un an, je crois, la maladie de ma mère n’arrangeant rien, se mélangeant au contraire avec la maladie de l’amour, me trouvant incapable d’aimer qui que ce soit d’autre que Johanna P. qui ne m’aimait plus et réagissant par des crises d’une excitation délirante et maladive à chacune de ses manifestations, quand elle m’écrivait pour me dire qu’elle serait de retour à Marseille, et que, si elle avait le temps, elle aurait bien envie de me revoir. Bien souvent, toutefois, elle n’avait pas le temps, Johanna. Évidemment, contrairement à moi qui l’aimais encore, Johanna P. ne m’aimait plus depuis longtemps. Et moi, j’étais encore plus malheureux qu’avant. Parfois, quand je pense à cette période-là de ma vie, je me trouve bien imbécile, et j’ai envie de rire de ma bêtise, mais il me semble que le moi d’aujourd’hui n’est pas très moral qui rit du moi d’alors, d’autant que cette peine de cœur m’aura probablement valu mon échec à l’oral de l’agrégation, et que ce n’est pas rien. Sauf que si je n’avais pas échoué à l’oral de l’agrégation cette année-là, aujourd’hui, je serais sans doute un petit prof sans intérêt dans une banlieue sans beaucoup plus d’intérêt, et que je n’aurais jamais rencontré Nelly. Alors, le moi d’aujourd’hui a envie de dire merci à Johanna P. de m’avoir fait tant de mal car, sans tout ce mal, je ne connaîtrais pas mon bonheur. Mais pourquoi alors ai-je rêvé que je perdais mes cheveux ? Peut-être pour que je raconte cette partie-là de mon histoire, que je m’en souvienne, que j’en fasse quelque chose, le récit, que je me réjouisse d’être le moi que je suis. Et que, malgré tous ses défauts, malgré tous mes défauts, tout le mal qui se fait sur terre, je célèbre la vie. Parfois, en effet, la meilleure façon de raconter une histoire, c’est de la raconter.

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