vingt-quatre août deux mille vingt-trois

Cette nuit, j’ai rêvé en écossais. En tout cas, j’aidais des gens qui me parlaient en anglais avec un fort accent et moi, je leur répondais que c’était la seule variante de la langue que je ne maîtrisais pas encore, mais que j’allais l’acquérir bientôt. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Tout cela peut-il être lié au simple fait que j’ai vu un écusson de l’Écosse (le drapeau et les lettres SCO écrites en-dessous) collé sur le pare-chocs arrière d’une voiture immatriculée en France et que ce détail insignifiant à attirer mon attention, je me suis demandé si c’étaient des Écossais qui vivaient en France ou bien des Français qui étaient allés en Écosse et qui, aimant tellement ce pays, avaient cru nécessaire de coller l’écusson en question sur le pare-chocs arrière de leur voiture pour bien le faire savoir au monde entier ou, du moins, à ceux du monde qu’ils croiseraient dans leur automoible ? Il me semble que oui, qui prouve aussi la pauvreté de ma vie privée en ce moment : au fond, je ne pense à rien, je ne crois en rien, je n’aime rien, je me laisse absorber par des détails insignifiants dont mon cerveau fait ce qu’il peut, ensuite, la nuit tombée, il faut bien qu’il s’occupe. Ou alors peut-être qu’il fait tout simplement trop chaud. Je ne sais pas. Ma vie intime est-elle si pauvre que je viens de le dire ? Ce n’est pas si sûr : les réflexions sur la ville d’avant-hier, mon inquiétant rêve d’hier, rien de tout cela ne me paraît pauvre. Peut-être alors qu’il fait vraiment trop chaud. Je ne sais pas. L’environnement dans lequel je me trouve en ce moment (à Toulon) ne me plaît pas. Je ne m’y sens pas à l’aise. C’est la ville qui m’a vu naître, en effet, mais c’est le fruit du hasard et je ne me sens pas lié à cette ville, cette ville, ce n’est pas chez moi. Pourtant, la région est belle, je ne dirai pas le contraire, je le pense sincèrement, chaque fois, malgré les sévices que lui infligent les êtres humains, je le constate, mais être ici, dans cette maison, il est évident que c’est nocif pour moi. Je ne suis pas chez moi, je ne me sens pas chez moi (dans la maison dans la ville), je m’en accommode, ce n’est pas sans avantages, un confort un peu paresseux, mais ce n’est pas un lieu propice à l’esprit, c’est même tout le contraire : c’est un lieu qui s’oppose en tout point à l’esprit, un lieu qui est l’ennemi de l’esprit. Il y a des lieux comme cela, des lieux qui enferment l’esprit, le contiennent, l’emprisonnent, lui nuisent parce qu’ils lui veulent du mal. Et puis, comme une sorte de revanche sur ces lieux qui, il faut bien le dire, sont les lieux les plus répandus, sont la majorité des lieux, il y a d’autres lieux qui libèrent l’esprit, qui lui permettent de s’exprimer, d’aller et de venir à sa guise, de s’épanouir, de se développer, ou mieux : de se déployer. Si elle n’est peut-être pas rien d’autre que cela, une maison devrait au moins être cela : un lieu qui abrite le corps, le protège du froid l’hiver, de la chaleur l’été, offre un refuge à la personne qui l’habite, forme pour elle comme un havre de paix, un lieu d’accueil, un endroit où règne une atmosphère particulière, impalpable en soi mais qui accompagne tous les gestes, leur confère une dimension supplémentaire, les enrichit sans les alourdir, les facilite bien plutôt, ce n’est pas une boîte dans laquelle on range des choses et des gens, c’est un esprit, un esprit doit l’habiter qui est l’esprit de ses habitants, une maison, ce doit être quelque chose de plus qu’un simple ensemble de murs, elle doit avoir cette qualité spéciale, qui lui prépare une ancienneté à venir, elle doit pouvoir traverser le temps, passer de génération en génération. Du moins est-ce l’idée que je m’en fais, idée d’autant plus farfelue que je n’ai pas de maison, je vis dans un appartement que nous louons, qui n’est donc pas à moi, même s’il m’arrive de m’y sentir chez moi, et c’est cela, le plus important : le sens de la propriété non pas en tant que possession mais en tant que lieu à soi, comme dirait Aristote τὸν αὑτοῦ τόπον (Physique, 208b), le lieu où les choses qui sont destinées à y aller vont si rien ne s’y oppose, ce qui est rare, si rare, pour nous, humains, à qui, toujours, quelque chose fait obstacle et contre quoi nous devons, toujours, nous battre, contre quoi nous devons lutter pour rejoindre le lieu qui est le nôtre, le lieu où nous sommes bien, le lieu où nous pouvons espérer être nous-mêmes, devenir une autre personne, celle-là même que nous aimons, que nous aimerions être. Ce lieu à soi, dans le vocabulaire ordinaire, sans doute s’appelle-t-il ainsi, du nom de maison, qui est toujours quelque chose de plus de quatre murs et un toit au-dessus de notre tête. On pense que le plus important, c’est d’avoir un toit au-dessus de sa tête, et ce n’est vrai qu’en partie, le plus important, c’est que ce toit, non ne soit à toi, mais qu’il t’exprime toi, que tu puisses passer à travers, et dans les deux sens, pour t’y abriter et pour en sortir, enfin qu’il te laisse libre de tes mouvements, ce toit, qu’il ne soit ni une cellule ni un point de fuite, mais un point d’équilibre, quelque chose qui toujours vacille, donc, mais tient bon, donc. C’était cela, je crois, que, dans leur langue que je ne comprenais pas, les Écossais de mon rêve m’ont dit. Ou alors est-ce que j’invente toute cette histoire à présent, histoire de rendre le rêve intéressant, histoire de rendre ma vie intéressante ? Toute vie est intéressante pour peu qu’on prenne la peine de la vivre. Ces derniers temps, c’est vrai, je pense beaucoup à mon autotope, ou autope, mon lieu à moi, non que je veuille de nouveau fuir Paris, ce n’est pas cela, mais Paris, ce n’est jamais qu’une ville, et je ne puis me satisfaire, je crois, d’une simple ville, si grande soit-elle, une ville qui est et sera toujours un lieu clos, j’ai besoin aussi, je le sens, j’ai besoin d’espace, et d’ouverture, et d’air qui passe entre les choses, et d’horizon. Je pense à l’île et la nécessité d’une maison sur l’île, de pouvoir y vivre. Ce n’est pas quelque chose que je sais pouvoir accomplir immédiatement, c’est quelque chose que je projette dans l’espace et dans le temps — espace et temps qui, en réalité, ne font qu’un —, une projection qu’il faut amener à l’advenir en la préparant, en s’y préparant, en apprenant, en changeant  de moi par cet apprentissage-là et si cela, si cet apprentissage ne fonctionne pas, ne donne rien, alors c’est que ce lieu n’est pas fait pour moi, que ce n’est pas mon lieu à moi, qu’il faut que j’en cherche un autre, que je cherche mon autope.