vingt-cinq août deux mille vingt-trois

Le cul sur ce lit qui n’est pas le mien, assis en tailleur, l’ordinateur posé devant mes genoux, penché en avant pour écrire, je cherche une idée qui ne vient pas, et ne viendra probablement jamais. Ce matin, alors qu’il faisait déjà très chaud, je suis allé marcher, deux heures et demie, environ, et n’ai cessé d’être parasité par des idées qui n’étaient pas les miennes, enfin, si, elles étaient les miennes, puisque c’était moi qui les pensais, mais ce n’étaient pas des idées que j’avais envie d’avoir, j’aurais eu envie d’avoir d’autres idées, et ce n’étaient qu’elles qui venaient, et venaient encore, ces parasites immondes, qui m’empêchaient de penser, enfin, non, qui ne m’empêchaient pas de penser, mais me faisaient mal penser, pire encore, en effet, que de ne pas penser, mal penser, il vaut mieux ne pas penser du tout que de mal penser, me dis-je à présent que je pense que je n’ai pas eu que des mauvaises pensées, que j’ai eu d’autres pensées, et qui peuvent se résumer ainsi : s’il n’y a pas d’entité sans identité, il n’y a pas d’identité sans langue commune. Cette perversion du principe ontologique de Quine — « There is no entity without identity » — pour lui donner une dimension culturelle n’est peut-être pas si tirée par les cheveux que cela. Après la guerre de Bosnie-Herzégovine, on a pu voir fleurir le slogan nationaliste « Nema identiteta bez entiteta », ce qui veut dire : « Pas d’identité sans entité », renversement inévitable, me semble-t-il, du nominalisme, mais n’est-ce pas là, précisément, que le nationalisme se trompe ? Croyant pouvoir se réduire lui-même à l’espace dans lequel il s’inscrit, il se dissout dans cet espace, tend à disparaître, et l’espace avec. Le nationalisme se laisse aveugler par le territoire qu’il s’imagine occuper parce qu’il est à lui, parce qu’il croit qu’il possède une sorte de nécessité historique, alors que la langue, dans sa contingence évolutive, est paradoxalement infiniment durable. Le cul sur ce lit qui n’est pas le mien, j’essaie de faire quelque chose de ces bribes de pensée, mais je ne sais pas quoi. Ce n’est pas grave, me dis-je alors, ce n’est pas grave de ne pas savoir quoi, cela viendra, et puis, si cela ne vient pas, c’est que cela ne devait pas venir, que cela ne devait pas être, et je m’étonne un peu de mon fatalisme, ou alors n’est-ce pas du fatalisme, rien que la conscience d’une éventualité comme il y en a d’autres (des consciences et des éventualités et des consciences d’éventualités) ; — qui se libère de l’excès de nécessité, laisse la possibilité aux choses d’arriver, surtout si ces choses ne sont pas à proprement parler des choses, mais des phrases, des morceaux de langue à venir, des morceaux de langue en devenir. Il faisait très chaud, déjà, ce matin, quand je suis allé marcher, beaucoup trop chaud, en vérité, pour aller marcher treize kilomètres comme je l’ai fait (j’avais décidé de le faire en allant marcher), mais j’avais besoin d’aller marcher, je me sentais enfermé, je me sentais prisonnier, j’avais besoin de prendre l’air, pas de prendre la voiture, non, de marcher, d’aller faire un tour, avec mon corps exposé au dehors tout entier. Très vite, je me suis mis à transpirer et mon tshirt noir s’est retrouvé trempé, mais cela ne m’a apporté aucune fraîcheur, au contraire, j’avais l’impression d’avoir encore plus chaud, et de transpirer plus encore, avec ce tricot qui me collait à la peau, mais cela ne m’a pas empêché de continuer de marcher, j’ai continué de marcher, j’ai continué d’avancer, de dessiner ma grande boucle avec mes pieds, cherchant l’ombre quand il y en avait, faisant avec quand il n’y en avait pas, et j’ai tourné comme ça, le long de cette grande boucle que je dessinais avec mes pas et, même si ce n’étaient pas toujours les pensées que je voulais penser que je pensais, je me sentais quand même en harmonie avec moi-même, je ne m’en voulais pas, je ne me détestais pas, je ne détestais personne, non, je savais qui j’étais, je savais que ce que je faisais était juste et je savais que, cela dût-il me coûter cher, je continuerais de faire ce qu’il me semblait juste de faire, et c’était cela, oui, c’était cela qu’à présent j’appelle « harmonie avec moi-même », et qui n’est en aucun cas une sorte d’accord mystique avec soi, mais une forme de musique que le corps joue quand il pense, musique silencieuse, mais qui résonne pourtant, et j’ai marché longtemps comme cela, aussi longtemps qu’il le fallait pour arriver, et c’était bien.