vingt-six août deux mille vingt-trois

Mal dormi, envie de me dissoudre et de ne plus faire qu’un avec l’air que je respire afin de me laisser enfin emporter dans un souffle, tant l’unité du moi est forte, souvent, et pesante, souvent. Mais l’air est trop lourd pour se laisser prendre par lui et partir avec lui, il colle à la peau et tout est humide, et je me réveille, la nuit durant, le corps mouillé de moi-même, les yeux collés, la tête lourde, et je sens mauvais, ô mon Dieu que je sens mauvais. Il est dit dans la Genèse que Dieu sentit une odeur agréable, ce n’était pas la mienne, c’est la seule chose dont je suis à peu près certain. C’est l’été, et j’en ai assez de ce parfum désagréable qui m’enveloppe, que ce soit cette âcreté qui émane de ma propre et moite personne ou ces vapeurs chimiques qui émanent du monde autour de moi, les travaux, les véhicules, la pollution, et toute cette laideur. Pis encore que la laideur physique, l’apparence de la laideur, la laideur morale, qui peut se dissimuler derrière de bons atours, de beaux atours, de belles paroles, n’importe quoi qui clinque. Pas même un masque,  non, rien que le mensonge. Que l’autre me mente à moi, cela, au fond, je crois, importe peu, mais qu’on se mente à soi-même, cela me paraît insupportable, injustifiable. La conscience réelle, j’entends par là celle qui ne se dissimule, ni ne cherche rien à dissimuler, chercher à ne rien dissimuler, n’est pas plus douloureuse que la fausse conscience, elle n’est pas plus difficile à porter, elle est plus légère, en vérité, et rend plus léger qui s’y fie plutôt qu’aux rengaines éculées dont convient l’imitation de la connaissance. On croit tout savoir, mais on ne sait rien. Nous sommes toujours aussi peu pascaliens, c’est-à-dire : aussi peu sincères, authentiques, véridiques. Nous sommes si peu pascaliens que, incapables de nous faire à l’idée de la mort, nous prétendons la maîtriser, la domestiquer, et réclamons un illusoire droit à mourir dans la dignité. Ayant vidé notre monde de tout esprit, ce monde où dès lors il n’y a plus pour nous sauver de l’évidence du désespoir que des règles et des régimes absurdes, interdits mortifères, jeûnes pour gens obèses, pudeurs pornographiques, ce droit, il n’y a plus personne pour nous l’accorder, plus personne que nous-mêmes, comme si les artifices de la chimie allaient nous tenir lieu de métaphysique. Dans notre pharmacie, les points d’interrogation sont cachés et, ne les voyant plus, on s’imagine qu’ils ne se posent pas. La philosophie ainsi anesthésiée n’interroge plus, elle ignore les questions pour mieux devancer les réponses. Triste époque dont la liberté se confond avec les murs de la clinique. Le ciel s’est couvert, quelques gouttes sont tombées, on attend de l’orage pour la nuit, le lendemain, peut-être. À la canicule succède l’ennui ; — c’est l’infini.