— Mais pourquoi aurait-il fait cela ?
— La folie.
— La folie ? Quelle folie ? On ne devient pas fou comme ça, du jour au lendemain.
— Personne ne devient fou. Nous sommes tous fous. Un jour, simplement, pour certains, pour tous, je ne sais pas, un jour, en tout cas, il n’est plus possible de le cacher. Alors, tout devient évident, tout devient logique. Je vais même de te dire : tout devient normal.
— Normal ?
— Oui, normal. La folie normale.
Ce n’étaient pas des réponses, c’étaient des questions. Le petit animal mort n’était pas arrivé là, entre les couvertures tièdes du lit de l’enfant, tout seul. Et ce n’était pas le hasard non plus. Dans les familles, les hasards n’existent pas. Il n’y a que des actes, des actes et des mensonges. Des mensonges, et des vérités plus grandes. Si le petit animal mort n’était pas arrivé là tout seul, quelqu’un avait dû l’y mettre. Et qui d’autre que lui ? Qui d’autre que lui sinon personne ? Quand je vis l’incrédulité dans ses yeux, je la compris. Moi aussi, j’avais été incrédule tout d’abord. Devant le cadavre du petit animal mort, j’avais été saisi d’effroi, tout d’abord, et puis de dégoût face à cette chose étrange entre les couvertures tièdes du lit de l’enfant. Elle m’avait dit : Nous avons laissé la fenêtre ouverte tout l’après-midi, il sera entré pendant notre absence. Mais cela n’avait pas de sens : il était manifeste que le petit animal n’était pas mort dans ce lit même, il était mort ailleurs, quelqu’un l’avait tué ailleurs, pour le plaisir de tuer, ou plutôt : pour le plaisir d’accomplir son dessein dans la mort, et en prenant grand soin à le bien faire, grand soin à ne pas laisser la moindre trace d’une telle intention de donner la mort, dans le but de le déposer là ensuite. Et de nous choquer, de nous faire peur à tous, afin que nous nous sentions menacés, pour se faire craindre. Ô tant la mort est puissante. En regardant le corps du petit animal mort, cela me parut évident. Il y avait une qualité spéciale dans ce corps, dans la disposition de ce corps. Le petit animal mort n’était pas venu étouffer entre les couvertures tièdes de l’enfant, on l’avait déposé là, non sans une certaine douceur, ai-je d’abord voulu dire, avant de me reprendre : non, non sans une haine certaine. Et puis, elle a dit une phrase qui a tout éclairci. Elle a dit : Cela arrivait tout le temps dans mon enfance. Pour elle, c’était un simple fait dont elle gardait un souvenir douloureux, mais sans possibilité de relier la cause et l’effet. Et j’ai compris que cette scène du petit animal mort dans le lit de l’enfant était une scène rejouée, longtemps après, une scène que quelqu’un avait voulu rejouer pour terroriser, faire vivre le souvenir dans le présent de la mort. Il n’y a pas de hasard, avais-je dit, il n’y a pas de hasard dans les familles, et ce qui arriva à la mère jadis, aujourd’hui n’arrive pas par hasard à la fille. Tout cela, quelqu’un le désire. Et tout cela, quelqu’un, quelqu’un qui agit, quelqu’un qui nous observe, tout cela, quelqu’un en jouit. Or cela, seule une personne peut le vouloir. Et cette personne, c’est lui. Ce qui me fascinait, ce n’était pas la logique de mon raisonnement puisque, à vrai dire, la logique du raisonnement est rigoureusement la même que la logique de la folie, non, ce qui me fascinait, c’était de songer à cette quantité ultime de détestation qu’il fallait porter en soi pour jouer et rejouer encore et encore, de génération en génération, avec la même maîtrise de soi et de ses gestes, la même méthode, avec la même violence meurtrière, s’en prenant à un petit animal, la même scène, mettre en scène encore et encore cette haine dans le corps de ce petit animal mort doucement dissimulé sous les couvertures tièdes de l’enfant. Nous ne devenons pas fous, lui avais-je dit aussi, nous le sommes, et si nous le sommes, c’est que notre folie nous précède, la folie anticipe la venue des êtres que nous sommes, la folie est notre origine commune, notre source première. À l’origine, il y a une grande violence. Un cri. Qui perce le voile de la vérité. Rend les choses à elles-mêmes, dans leur évidence première. À mesure que le temps passe, nous masquons cette évidence première à nous-mêmes, c’est cela qu’on appelle la vie sociale, mais cette évidence, cette vérité, cette folie primaire donc ne s’est pas effacée entretemps, elle est simplement recouverte de la patine de nos existences, et il y a toujours quelque chose qui la réveille, toujours quelque chose qui la révèle. La grande violence de l’origine, le déchirement, le fluide qui gicle, sperme et sang un et le même, se retrouvait là, devant nos regards pleins d’effroi, nos cerveaux rationnels incrédules, c’était le corps du petit animal mort dans le lit de l’enfant, c’était la circularité de la vie, tout revient toujours, et tout reviendra toujours, et cela nous continuerons de l’appeler la vie ou bien nous l’appellerons la mort parce que nous n’avons pas d’autres mots pour dire cela, et nous n’avons pas d’autres mots pour dire cela parce qu’il n’y a pas d’autres mots pour dire cela. À l’idée de ce que j’avais à faire à présent, à cette histoire que j’héritais malgré moi, comme toujours on hérite, avec rien que des lacunes, mes mains tremblaient. Elle a vu mes mains qui tremblaient. Moi aussi, je l’ai regardée, dans les yeux, et je suis sorti de la pièce, j’ai gagné l’autre côté de la maison où je n’étais plus allé depuis des semaines. Dans le placard où je savais toutefois qu’il se trouvait, j’ai pris un balai. Je suis revenu dans la chambre de l’enfant. J’ai secoué les couvertures pour faire tomber le corps du petit animal mort. Je lui ai dit d’ouvrir la fenêtre. Et avec le balai, j’ai poussé le corps du petit animal mort hors de la pièce. Je l’ai laissé là, dans le jardin, sans autre cérémonial. Je me disais : Ainsi, il saura, il saura que nous n’ignorons rien de sa folie. Alors, peut-être, ne recommencera-t-il pas. J’ai refermé la porte de la chambre derrière moi. Elle était en train de changer les couvertures de l’enfant. J’ai appelé l’enfant et je lui ai dit : Ce n’était rien, tu peux te coucher maintenant. Tout va bien. Je savais que tout n’allait pas bien. Et elle aussi, elle le savait. Ce sont des choses que l’on sait. Mais je savais aussi que, pour cette nuit, tout irait bien. Et ensuite ? Ensuite, nous ne reviendrions plus jamais ici. Et ce serait à lui de trouver un autre objet à sa folie. Ou alors de s’étouffer avec sa folie même. Qu’il cesse de donner la mort de génération en génération, et qu’il meure de la mort. Comme, sans oser me l’avouer vraiment, et sans le lui dire à elle, qui n’aurait sans doute pas voulu le comprendre, je l’espérais.

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