Écrire des histoires, plus encore qu’écrire, simplement écrire, comme je dirais : « J’écris mon journal », plus encore qu’heureux, écrire des histoires me donne le sentiment que mon existence a un sens. Hier, quand j’ai écrit le conte qui a tenu lieu de page de ce journal, je me suis senti en parfaite harmonie avec moi-même, pendant l’heure et quelque qu’il m’a fallu pour l’écrire, j’étais exactement, sans la moindre réserve, la personne que j’étais et qu’il me fallait être. Pourtant, la nuit précédant l’écriture du conte, j’avais très mal dormi, je m’étais senti très mal à l’aise, obsédé que j’étais par cette histoire qui prenait forme, je n’avais pas cessé de ressasser cette même idée, encore et encore, cette menace indicible et pourtant bien réelle, mais que personne n’ose dire, ou que personne n’ose dire parce qu’elle exprime quelque chose de si horrible, de si terrifiant que, comme le regard de la Gorgone Méduse, cela pétrifie le langage. Je ne sais pas si je fais bien de raconter cela, pas plus que je ne sais si je vais bien faire de raconter ce que je m’apprête à raconter, l’histoire de l’histoire, mais je vais le faire parce que, hier, tout de suite après avoir écrit le conte, j’ai su que c’était ce que j’allais faire aujourd’hui. Ce conte, en effet, a une histoire : le soir précédant la nuit précédant l’écriture du conte, Nelly a trouvé une bestiole (un scolopendre, genre de bestioles dont elle a une sainte horreur) dans le lit où Daphné dort. Après avoir fait en sorte de nous débarrasser de cette bestiole, tout est rentré dans l’ordre dans la maison, mais pas dans mon esprit : j’ai commencé à penser à l’étrangeté de la chose, la faible probabilité qu’on trouve une bestiole de cette espèce dans un lit (on trouve plutôt ces bestioles dans les endroits rocailleux) et, donc, à envisager la possibilité que la présence de cette bestiole-là à cet endroit-là ne soit pas le fruit du hasard ou d’une sorte de nécessité naturelle ou de la conjonction des deux (en raison de la canicule, la bestiole aura cherché un refuge dans un lieu où elle a plus de chances de survivre aux chaleurs intenses et, la porte-fenêtre de la chambre où Daphné dort étant resté ouverte, elle s’y est introduite pour se glisser entre les draps du lit), mais le fruit d’une intervention humaine, quelqu’un ayant donc intentionnellement disposé cette bestiole-là à cet endroit-là. À ce moment-là de l’élaboration du conte, le départ avec la réalité est consommé, ce qui fait que l’histoire n’est pas une anecdote mais bel et bien un conte et, pourtant, dans une certaine mesure, tout est rigoureusement vrai dans cette histoire. Ainsi, pour écrire le conte, il aura fallu que tout soit exactement vrai et résolument inventé. Après que l’avoir lu, Nelly m’a dit que le conte l’avait fait penser à Laura Kasischke, ce qui, pour elle, même si pour ma part je n’ai jamais lu quoi que ce soit de cet auteur, pour elle qui aime les livres de Laura Kasischke, était un compliment. Je me répète, mais je ne sais pas pourquoi je raconte l’histoire de l’histoire, je ne sais pas si je fais bien de raconter l’origine du conte. Si je le fais, c’est peut-être pour mettre le bon mot sur le phénomène de l’écriture de ce conte : même si le mot peut sembler excessif, c’est ainsi que je ressens les choses, c’est donc ce mot que j’emploierais, en attendant de regagner Paris, je me trouve depuis plusieurs jours dans un environnement hostile, et l’écriture de ce conte est la solution que mon écriture apporte au problème de cette hostilité, c’est une sublimation de ce que je vis. Non seulement écrire ce conte m’a rendu heureux, mais depuis que j’ai écrit ce conte, je me sens beaucoup mieux (et ce n’est pas la première fois qu’un phénomène de ce genre se produit). Je n’ai que très peu dormi durant la nuit précédant le conte, vers trois heures et demie du matin, je consultais mon téléphone portable pour voir s’il n’y avait pas quelque chose de plus intéressant à faire, regarder ou écouter, plutôt que de tourner bêtement dans mon lit sans dormir, et la réponse fut non, la réponse fut non parce que ce que j’attendais, en vérité, c’était ce conte, ce vers quoi tout entier j’étais tendu, orienté, ce à quoi j’étais destiné, en vérité, c’était ce conte. Aussi, quand je me suis assis sur ce lit qui n’est pas le mien pour écrire mon journal, ce qui est venu le plus naturellement du monde, ce sont les phrases que j’avais formées peu à peu entre le moment où j’avais fait sortir la bestiole de la chambre où Daphné dort et le moment où je m’étais assis en tailleur pour écrire enfin, ce qui s’est imposé à moi avec toute la nécessité possible, c’est ce conte. J’ai employé le mot sublimation faute de mieux, ou non, pas faute de mieux, je l’ai employé en hommage à Morton Feldman qui, à Middelbourg, a parlé de « sublimation », terme qui a plusieurs connotations — alchimique, chimique, psychanalytique —, mais qui est mieux pris en un sens éthique-esthétique qui évoque la possibilité de faire quelque chose de notre expérience, de ne pas la laisser être une expérience vécue et dont on parle ensuite pour exprimer son ressenti, comme on dit, mais pour en faire quelque chose : la sublimation serait ainsi l’élaboration éthique-esthétique de l’expérience. Aussi, plutôt que de me dissoudre pour échapper à l’unité du moi, fuir la réalité, ai-je écrit ce conte pour, à défaut de résoudre l’énigme de la réalité et de l’unité du moi, en faire quelque chose. Et, en ce sens, la sublimation est en chemin vers le sublime.

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