vingt-neuf août deux mille vingt-trois

Heures d’attente pour quoi ? Et puis, qu’est-ce qu’un but qui ne vient pas ? Impression que cette ville me retient contre mon gré, comme s’il m’était impossible de la jamais plus quitter ; un taxi nous oublie, un train tombe en panne, et tout le monde se retrouve à quai sans savoir que faire ni où aller. Désespoir de l’homme postmoderne, jadis nomade, aujourdid’hui perdu dès que la vie sociale dysfonctionne. Quelle faible engeance. Pourtant, je n’ai fait que naître là, dans cette ville, par un certain hasard où n’entra pas le concours de ma volonté. Et, depuis le décès de A., je me sens moins que jamais attaché à elle. La mer est bleue, le ciel aussi, les collines sont vertes, c’est beau, oui, mais tout m’ennuie. Hier, était-ce hier ou avant-hier ? quelle importance ? disons que c’était hier, hier, donc, je me suis fait cette remarque dépourvue de toute charité, je me suis dit : Tu vois, venant ici, tu étais contre le suicide assisté que tu jugeais barbare (« Ce que les nazis n’ont pas réussi à faire, avais-tu dit, notre morale bienveillante va l’accomplir », ce qui t’avait valu des « Oh ! » indignés, mais qu’affirmais-tu sinon la vérité ?) et il aura fallu quelques jours à peine en présence — je n’ose dire « en compagnie » —, quelques jours à peine, dis-je, en présence de ce vieil homme qui, quant à lui, était pour parce que les vieux, disait-il, c’est des loques, quelques jours à peine pour changer d’avis. Renversement du contre au pour. Pas très chrétien, Jérôme. Mais pourquoi le serais-je ? Les autres, le sont-ils ? De moins en moins chrétien, en effet. Toutefois, je m’imagine une certaine sensibilité, envisage de me faire baptiser plus tard sur mon île proche lointaine. Est-ce la première fois que j’ai cette idée ? Non, et je repense au jugement des parents de la femme aimée, désapprouvant notre intention de faire baptiser Daphné, comme si cette dernière était susceptible de changer quoi que ce soit à nos projets. Alors, me demanderas-tu, pourquoi l’exprimer cette désapprobation ? Mais, pour désapprouver, bien sûr. Pour juger, bien sûr. Pour réduire à l’état de minorité qui ne demande pas conseil, se contente d’exposer les faits, la réalité. Je suis heureux d’être parti malgré les obstacles. Ayant eu le tort de faire valoir mon existence afin de protéger ma fille — quand j’ai quelque chose à leur dire, j’entends que les gens m’écoutent, j’entends qu’ils m’entendent —, le père de la femme aimée a exigé de moi des excuses. Comme si j’allais les lui présenter. Et surtout, pourquoi ? Pour demander pardon d’être moi. Hier, cette fois, je suis sûr que c’était hier, j’ai demandé à mon père de raconter à ma fille l’histoire de son ancêtre corse, le grand-père de mon père dont la femme, sur son lit de mort, exprima l’ultime volonté de le voir épouser après avoir respecté le temps du deuil sa sœur cadette en secondes noces, dernière volonté accomplie par les deux survivants. Une histoire corse, une vraie. Et ensuite, mon père de décrire cette femme, sa grand-mère, physique sec, cheveux tirés en un chignon, toujours de noir vêtue. Voilà aussi qui je suis. Et pour cela, faudrait-il aussi que je demande pardon ? Mais comment le pourrais-je ? Cette vie, ma vie ancestrale, j’ai tellement œuvré pour la refouler (certaines des pages de ce journal en témoigne) qu’il n’y a nul hasard à ce qu’elle revienne dans toute sa plénitude, dans sa totalité. D’où l’idée d’apprendre la langue corse. Ces chaînes logiques, je ne les mets pas à jour pour qu’elle m’empêchent, mais purement et simplement parce qu’elles sont la réalité même. La réalité que je dois embrasser, la réalité que je dois épouser.