trente août deux mille vingt-trois

Je ne crois pas que je sois moins hors de moi aujourd’hui que les jours précédents, quand même, du dehors, pour ainsi dire, rien ne paraîtrait, et le récit que je me suis fait à moi-même, ce matin, des événements étranges autant que détestables qui ont rythmé les derniers jours de nos vacances tendent à me convaincre du contraire. Pourtant, hier au soir, j’ai pris la photographie de ce que je voyais de l’endroit où je me trouvais, non que cette photographie ait un quelconque intérêt esthétique en soi, mais elle a ce que je crois pouvoir appeler en ce moment un intérêt domestique, qui atteste en quelque sorte que je suis bien là où je suis, au double sens du bien : je suis effectivement là où je suis et je suis à l’aise là où je suis, second sens qui contraste de façon criante avec les derniers jours de nos vacances durant lesquels je me suis senti si mal là où j’étais, derniers jours où je me suis senti en prison là où j’étais. Dans la version de ce journal que je mets en ligne chaque jour, je publierai cette photographie qui n’illustrera pas ce que j’écris, mais témoignera de la façon dont je me sens, on verra la regardant que ce lieu parisien somme toute banal ne possède aucune qualité esthétique en soi et que, par suite, si je m’y sens bien, ce n’est pas en raison de qualités qu’il ne possède pas, que ces qualités, j’entends, dans la mesure où il ne les a pas, ne causent pas un effet en moi qui est le bien de « je me sens bien », mais que le fait d’être ici, dans cette ville, ce dont donc la photographie témoigne, me libère pour une raison qui, en vérité, n’a rien à voir avec la ville, je veux dire par là que je pourrais me sentir ailleurs comme je me sens ici, mais plutôt avec le fait de ne devoir rendre de compte à personne de ce que je fais, de ne sentir peser sur moi aucune espèce d’autorité familiale (quand même ce ne serait ma famille qu’indirectement, par l’intermédiaire de Nelly, il se trouve qu’époux de Nelly, je me trouve tout de même en rapport avec elle, rapport de domination insupportable, donc, c’est ce que je dis en sortant de cette parenthèse) qui contrôle, surveille, rend tout plus petit qu’il ne l’est en réalité, et in fine humilie. Et, c’est évidemment pour des raisons de ce genre que Nelly se sent si bien ici, à Paris. Moi, je crois toujours que je pourrais me sentir aussi bien ailleurs, mais peut-être n’est-ce pas vrai. Durant mon séjour en Italie, j’ai développé une sorte de théorie d’après laquelle, à moins d’être né en Italie, il ne faut pas vivre en Italie afin de conserver à l’Italie cette qualité spéciale, du moins pour moi, ce en quoi elle est vraiment spéciale, donc, qualité spéciale d’être un refuge. Or, continue ma théorie, si je vivais en Italie, l’Italie perdrait cette qualité spéciale, je ne pourrais plus m’enfuir en Italie, il faudrait me trouver un autre point de fuite, réel ou imaginé, peu importe, l’Italie deviendrait banale, ordinaire, insupportable, sans doute, même, à terme. Je pense toutefois qu’il y a pour moi un autre endroit où vivre sur terre, un endroit où je puisse me sentir libre, un endroit où je puisse devenir quelqu’un que j’ai envie d’être, un moi enviable. Je ne crois pas que ce soit une illusion, mais si c’est une illusion, elle est sans doute indispensable pour ne pas devenir fou. L’autorité familiale peut rendre fou, elle peut conduire à la folie qui ne sait pas s’en affranchir, qui ne parvient pas à la détruire. Raison pour laquelle, pour ce faire, tous les moyens sont bons : la fuite, la rage, le courage, la haine, la lâcheté, que sais-je ? la violence, peut-être, tous les moyens sont bons pour ne pas devenir fou. Dans le journal de Guillaume Vissac, aujourd’hui, j’ai noté cette phrase : « Ça ne doit pas être si facile que ça d’être un père correct », écrit-il, et c’est vrai que mes idées de rupture avec l’autorité familiale se heurtent au fait que je suis moi-même une autorité familiale puisque je suis le père d’une enfant et que j’ai beau prétendre que je suis différent, ce n’est pas tout à fait vrai. Avant la naissance de Daphné, je disais souvent à Nelly qu’on pouvait élever un enfant sans autorité. Idée vertueuse qui s’est toutefois avérée impraticable dans les faits : il arrive qu’un enfant fasse n’importe quoi, et une enfant très intelligente et très sensible (au sens de la perception et de l’émotion) fait souvent n’importe quoi, et il faut avoir la force de dire non. Ce qui me condamnerait donc à me trouver moi aussi un jour dans la position de l’autorité familiale qui rend folle. J’espère que ce ne sera pas le cas. J’espère ouvrir suffisamment grand mes oreilles à Daphné pour ne pas devenir un risible despote sans peuple sur qui régner. Est-ce là, à cette dernière conclusion, que doit me conduire, pour en finir avec, mon sentiment d’être hors de moi ? J’espère, pour Daphné et pour moi.