Abattu toute la journée jusqu’à ce que je sorte courir, exposer le corps me libère un peu. Je ressasse un peu, c’est-à-dire : un peu trop, ces derniers jours, ma mise au ban de la famille et par mon frère et par mon beau-père désormais. L’illusion de la liberté, il me semble qu’il n’y a pas d’autre manière d’en faire l’expérience que par l’épreuve, le choc, la sensation de la limite à laquelle on se heurte. En début de semaine, voyant les titres des articles qui mettaient en valeur cette écrivaine pourtant dépourvue de talent et dont M. est l’amie, je n’ai pu m’empêcher de songer de nouveau à la façon dont cette dernière avait saboté le destin de ma vie sociale. Rien que pour dire que je ressasse, en réalité, beaucoup trop. Ou pas seulement, car saboter le destin d’un livre comme la vie sociale et, cependant, entretenir toutes ces amitiés avec des écrivains un peu connus, mais pas très bons, je crois, cela n’a rien d’étonnant, mais me semble d’une cohérence impeccable. Le vrai sens de la mise au ban n’est pas d’exclure un individu d’un groupe donné, cela n’est que l’apparence que se donne la mise au ban pour se justifier en se parant d’une fonction sociale (défendre la cohésion contre ce qui la menace), elle est bien plus véridiquement une humiliation qui vise à détruire l’individu en tant qu’individu, à la briser, niant ainsi ce qui fait d’un individu qu’il est un individu, son indivisibilité d’où il suit que, s’il y a peut-être quelque chose de plus que des individus, il n’y a rien de moins que des individus. Briser l’individu, c’est nier sa réalité ontologique au profit du groupe auquel celui-ci tend à le réduire en posant comme principe que l’individu n’est pas premier, mais toujours dérivé du groupe dans lequel il apparaît. Or, qu’il n’y ait pas d’individu asocial, cela ne signifie pas que l’individu n’a pas de réalité en tant que tel, parce qu’on pourrait tout aussi bien renverser la proposition en faisant valoir, de façon assez triviale, qu’il n’y a pas de groupe sans individu (une classe est toujours une classe de quelque chose, un ensemble vide est un paradoxe à soi seul, de là, sans doute, viennent les paradoxes touchant au fondement de la logique), mais bien qu’il y a toujours une tension entre l’individu et le groupe dans lequel il apparaît et que c’est cette tension entre l’individu et le groupe qui est à l’origine de la société, quelle que soit la forme qu’elle prend (famille, peuple, nation, etc.). Mes expériences de mise au ban ne m’ont jamais inspiré autre chose qu’un désir de persévérer. L’abattement que j’ai ressenti aujourd’hui ne dit pas autre chose que ceci : il n’y a pas de repos, pour l’individu qui ne se satisfait pas du monde tel qu’il est, il y a toujours quelque chose qui menace, cherche à le détruire. Or que, pour l’individu, il ne puisse y avoir de paix, cela ne signifie pas que celui-ci doive renoncer à prendre la parole pour se faire entendre, mais qu’il lui faut toujours consentir à l’épreuve, accepter l’expérience ; si déplaisante qu’elle puisse se faire sentir, elle est le signe que le chemin est bon.

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