premier septembre deux mille vingt-trois

Si j’écris, je vais encore me plaindre, me répandre en jérômiades, je n’ai pas envie d’écrire. Pourtant, ce matin, j’ai écrit dix lignes et un tiers de ligne sur la page la plus dense, comme quelqu’un me l’a fait remarquer il y a quelques jours, et je n’ai pas trouvé cette remarque très agréable à lire, au contraire, mais je n’ai rien dit en réponse, je me suis contenté de me taire, je ne peux tout de même pas me fâcher avec la terre entière, quand même cela revient en fait à renoncer très, trop souvent à moi-même, dix lignes et un tiers de ligne sur une de mes pages denses, cela doit bien correspondre, j’imagine, à vingt lignes et deux tiers de ligne sur une page d’écrivain normal, dix lignes et un tiers de ligne qui n’avaient rien à voir avec les jérômiades que je crains d’écrire si je me mets à écrire, ce qui me fait me dire que je n’ai pas envie d’écrire, non, rien à voir, mais portaient sur un sujet précis, un sujet nommable, j’ai écrit ces dix lignes et un tiers de ligne dans ce journal pour commencer et puis, les relisant, je me suis dit que ce serait dommage des les laisser ici parce que, si je les laissais ici, dans ce journal, elles seraient probablement pour toujours dans ce journal, j’entendais par là, qu’elles n’en sortiraient jamais, resteraient lettres mortes, ne serait-ce que pour moi, lettres mortes, les autres, de toute façon, qui me lit ? alors je me suis dit que je devrais commencer un nouveau carnet pour noter ces dix lignes et un tiers de ligne dans le carnet qui deviendrait ainsi un carnet consacré au sujet nommable sur lequel portaient les dix lignes et un tiers de ligne que je venais d’écrire dans ce journal avant de les couper et de les coller dans un autre document qui porte désormais le nom du sujet nommé, mais je me suis dit que, si je commençais un nouveau carnet consacré au sujet nommé sur lequel portaient les dix lignes et un tiers de ligne que je venais d’écrire, de couper et de coller, ce carnet serait en quelque sorte gaspillé si je ne notais rien d’autre dans ce carnet que ces dix lignes et un tiers de ligne, comme cela m’arrive malheureusement trop souvent, malheureusement c’est-à-dire : à mon goût, ce n’est un malheur pour personne sinon pour moi, alors pour ne pas gaspiller ce carnet, je ne l’ai pas ouvert, je ne l’ai pas commencé, je n’y ai pas recopié les dix lignes et un tiers de ligne, mais on peut dire pourtant qu’il existe quand même, d’une certaine façon, j’ai laissé les dix lignes et un tiers de ligne dans le fichier nommant le sujet sur lequel elles portaient. Ainsi, ce n’est pas vrai que je n’écris que pour me plaindre. Ainsi, ce n’est pas vrai que, si j’écris, je vais me plaindre. Ainsi, c’est simplement quelque chose que je redoute. Et moins de me plaindre, en réalité, moins de me plaindre que de devoir me plaindre, c’est-à-dire d’avoir des raisons de me plaindre, que ces raisons soient bonnes ou que ces raisons soient mauvaises, cela, ce n’est à personne d’en juger, à personne d’autre que moi, voilà ce que je redoute, constater en écrivant que j’ai des raisons de me plaindre, et ne plus faire que me plaindre, me plaindre, et encore me plaindre. Que certaines personnes considèrent que je suis un raté, cela, je n’y peux rien. Ce n’est pas comme si je ne faisais rien, ce n’est pas comme si ce que je vivais ne me semblait pas profondément injuste, alors pourquoi, sinon par désir d’humilier, de faire du mal, de rabaisser, pourquoi insister sur cette réalité contre laquelle je suis impuissant, que je n’ai pas du succès ? Il y a des sujets sur lesquels écrire si l’on veut du succès — la race, le racisme, l’islamophobie, l’islamisme, le genre, les féminicides, la culture populaire, l’homosexualité, la sexualité, la transidentité, la politique gauchiste, la guerre, etc., je ne vais tout de même pas tous les citer, il suffit de suivre les actualités —, ce n’est pas comme si je ne connaissais pas ces sujets, tout le monde connaît ces sujets, parce que ce sont ces sujets dont tout le monde parle tout le temps, sans arrêt, tous les jours de l’année, c’est que je pense qu’un écrivain qui écrit sur ces sujets n’a rien à dire, se condamne à l’impuissance la plus totale, est déjà dépossédé de l’écriture, n’est qu’un exécutant, un prestataire de service, bref, n’est pas un écrivain. Mais qu’y puis-je, moi, si tout le monde accepte chaque jour un peu plus de se déposséder de sa langue, accepte chaque jour un peu plus de parler une langue impuissante, une langue qui ne dit rien, accepte chaque jour un peu plus d’annihiler le langage pour le confier à d’autres qui s’en servent contre nous ? Moi, tous les jours, j’écris ce journal, ce journal et d’autres écrits que ce journal, et tout ce que cela me vaut, tout ce que cela me rapporte, c’est d’être tenu pour un raté. Et pourtant, cela ne me décourage pas. Chaque jour, refusant d’être dépossédé de ma langue, j’écris. C’est ma croix, je la porte. Peut-être qu’un jour, dans une religion du futur, je serais vénéré comme une sorte de saint. En attendant cette désagréable éventualité, j’avance dans l’indifférence sinon les quolibets de mes contemporains qu’encore on m’enjoint de considérer comme mes semblables. Quelle engeance. C’est sur ces mots que Jérôme décida de finir sa jérômiade. Île.