Parfois, un jour comme aujourd’hui, par exemple, ce journal m’agace au plus haut point parce qu’il me rappelle que j’existe. À cause de lui, cette existence qui est la mienne, je ne puis pas l’oublier tout simplement, faire comme si je n’étais pas là, comme si passant la main à l’endroit où je me trouve, on pouvait la traverser comme on traverse quelque spectre errant, parce que là, là, il n’y a rien de tangible, qu’une présence passée qui s’est estompée et qu’on a oubliée. À cause de ce journal, je ne puis m’oublier. Je dois toujours, en quelque sorte, me redresser et me mettre à l’ouvrage. Certains jours, pourtant, certains jours comme aujourd’hui, c’est ce que je veux dire, l’ouvrage, je voudrais n’avoir pas à m’en soucier. Je voudrais m’ignorer, me laisser absorber dans quelque passe-temps indigent, comme en ont les gens normaux, un jeu, un divertissement, une émission de télévision, mais cela, depuis que je me suis mis à écrire, je me le suis interdit. Au fond, ce journal ne fait que marquer au quotidien cette décision d’être, de penser, d’écrire, d’œuvrer chaque jour qui passe que prend qui décide d’écrire, de ne pas se contenter de la simple existence, mais encore de faire quelque chose de cette existence, de rechercher c’est-à-dire la pure existence. Ma décision d’être, je l’ai prise bien avant de commencer ce journal, en commençant à écrire, un beau jour, je ne sais pas quand exactement, parce que cela, alors même que c’est l’anti-nature par excellence, cela me semblait naturel. Une naturelle anti-nature, c’est peut-être cela, l’écriture, l’existence de qui écrit. Oh, je n’irai pas jusqu’à prétendre que je tiens là une définition de la chose — qui diable a besoin d’une définition de la chose, de n’importe quelle chose, de toutes les choses ? —, mais c’est peut-être une expression qui a du sens. En rendant l’écriture au quotidien, ce journal me tire aussi du néant où il m’arriverait de tomber, parfois, souvent, je ne sais pas, si jamais je ne l’écrivais pas. Une vie sans écrire, en vérité, pour qui écrit, une vie sans écrire est chose si étrange que je ne la comprends même pas, ne sais ce que c’est, n’en parviens pas à m’en représenter la forme. Que font ces gens, me dis-je au fond, que font ces gens qui ne font rien ? Être, c’est fatigant, c’est vrai. Aujourd’hui, par exemple, je n’avais pas envie d’être. Et pourtant, me voici. Être, c’est fatigant, c’est vrai, mais c’est tout ce que je suis, cette étendue finie et ses pouvoirs infinis.

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