trois septembre deux mille vingt-trois

J’ai perdu. J’ai bien conscience que ce qui a du succès n’a rien à voir avec ce que je fais et ce que j’aime, j’ai bien conscience que les idées qui sont considérées comme pertinentes n’ont rien de commun avec les miennes ou celles dont j’aimerais parler, j’ai bien conscience que les valeurs qui émeuvent les gens (leur procurent des émotions et les mettent en mouvement) me laissent à peu près froid, j’ai bien conscience, pour éviter, multipliant les exemples plus que de raison, de me montrer passablement redondant, je vais aller au but, j’ai bien conscience d’être un perdant de l’histoire. Et pourtant, je suis en vie. Et c’est cela, c’est cette vie qu’il me faut célébrer, c’est cette vie et pas la négation de la vie qui fait de moi le perdant de l’histoire. Non pas célébrer la vie d’un perdant, d’un raté, ce n’est pas ce que je veux dire, je crois que cela n’aurait aucun sens, encore que je n’en sois pas tout à fait certain, donc non pas célébrer la vie d’une perdant, célébrer la vie qui est la mienne, célébrer la santé, quelle que soit la forme qu’elle prenne, il n’y  pas qu’une seule forme de santé, pense en effet à « la grande santé » de Nietzsche malade qui souffrait le martyr, célébrer la vie qui se déploie, la vie qui toujours croît. La vie, cette vie que j’entends célébrer, la vie n’a rien à voir avec le monde dans lequel je vis, elle trouve toujours des formes, des chemins, de détours s’il le faut, des voies pour persévérer. Et, c’est ce que je me suis fait remarquer, tout à l’heure, alors que je venais de me dire que j’avais perdu, je me suis fait remarquer que, malgré cette défaite, cette défaite qu’on pourrait dire objective, en ce sens que je n’ai pas besoin qu’on me rappelle que je ne vends pas de livres ni besoin qu’on me rappelle que ce que je raconte n’intéresse à peu près personne, je le sais, merci, on peut changer de sujet, malgré cette défaite, j’étais toujours envie, je jouissais toujours des facultés qui me permettent de faire ce que j’aime, écrire, et qu’ainsi, plutôt que de me focaliser sur la défaite, il fallait que je me concentre sur la vie, qu’au lieu de pleurer la défaite, je chante la vie. Et qu’y a-t-il d’autre à faire, en effet, qu’y a-t-il d’autre à faire que chanter la vie ? Mais rien, à l’évidence, et c’est peut-être ce que je veux dire aussi par là : rien ne doit me faire taire, rien ne peut me faire taire, rien ne doit m’empêcher de chanter, rien ne peut m’empêcher de chanter. Chaque jour, ainsi, quand même ce serait un jour sombre, il y a aussi des chants funèbres, chaque jour, ainsi, je chante. Et je célébrerai encore la vie. Il faut accueillir le silence pour ne pas se résoudre au silence. Finissant alors mon tour sous le soleil de Paris, cuisant comme la défaite, oserai-je, j’ai disposé mes phrases pour les écrire ensuite, décidant de placer en tête celle-ci : « J’ai perdu », en tête moins pour la contredire que pour la dépasser, accepter la défaite, la faire mienne, elle qui exprime la réalité du monde, et devenir meilleur. Et chanter. Chanter comme le premier insecte du monde, chanter comme le premier poète de l’histoire.