quatre septembre deux mille vingt-trois

De l’autre côté du boulevard du Montparnasse, devant la boutique Alain Afflelou, symbole de la réussite à la française, deux clochards se battent. Un des hommes noirs qui patientent là sur le banc en attendant la commande digitale intervient pour les séparer. Et puis, quand l’un entreprend de frapper l’autre avec sa bouteille en verre, laquelle bouteille, on l’imagine, une fois brisée par les chocs, lui permettra de l’embrocher, d’autres hommes noirs se lèvent eux aussi pour les disperser dans une formation de police automatique. Autrement, c’est l’indifférence générale, les Parisiennes passent sans lever le nez du téléphone qu’elles manipulent comme un organe inné et, s’il y a bien quelque Parisien qui jette un regard interloqué, celui-là est bien caché derrière un rideau de l’autre côté du boulevard du Montparnasse. Le laissant reprendre sa position première près de la fenêtre, je songe, dépité, que c’est la vie à laquelle il va falloir désormais s’habituer. Avant de me reprendre : mais non, c’est déjà la réalité. Dans la chaîne de la société, les relations n’ont lieu que de proche en proche. Aussi, les seuls qui s’intéressent quelque peu au destin bâtard des clochards, ce sont ces hommes noirs qui travaillent à la tâche pour le capitalisme bienheureux. Quiconque se situe à peine au-dessus de cette classe lumpen doit mettre un point d’honneur à l’ignorer, s’imaginant sans doute que cette indifférence affectée constitue une protection qui lui assure de ne jamais tomber aussi bas. Il n’en est rien. Et, en notre for intérieur, nous le savons. Nous savons que nous sommes à la merci de cette déchéance ; cette menace est la garantie qui permet au capitalisme bienveillant d’organiser la paix dans la société de consommation. Une fois fois jetés à la rue, il faut jeter les pauvres à la vue de qui ne l’est pas pour l’obliger à détourner le regard et rendre inévitable, dans ce geste, l’intériorisation du danger qui guette. La barbarie ne s’oppose plus depuis longtemps à la civilisation. Contrairement à ce que nous ont fait accroire les grossières approximations dialectiques de Lévi-Strauss, la barbarie est la condition de possibilité de la civilisation : la civilisation se développe non pas contre la barbarie, en tant qu’ensemble de comportements ou de croyances, mais en maintenant la barbarie en son sein même pour l’exposer au regard de qui serait tenté par la remise en question de la civilisation, de ses principes, de ses accomplissements. La barbarie n’est pas l’envers de la civilisation, elle en est le cœur. La société de consommation ne se définit pas seulement comme société de la mise en circulation excessive de biens et de services sur le marché (l’abondance en son sens postmoderne), mais toujours aussi comme société de la peur du manque. Ainsi, alors que les prix flambent, que le pouvoir proclame dans une sorte de palinodie autoréfutante « la fin de l’abondance », la voix de la société de consommation n’en continue pas moins de promettre des montagnes de caddies qui débordent de marchandises et une performance qui apparaît chaque jour un peu plus comme défaillante. Ce n’est pas que le capitalisme continue de fantasmer une abondance qui n’existe plus, c’est que, d’une part, sans cette abondance, il serait vidé de sa substance et que, d’autre part, la promesse de l’hyperphagie, adossée à ce qui nous pousse à consommer, la peur de manquer inscrite dans notre histoire naturelle, est le fondement même de l’ordre social. Les clochards sont allés se battre ailleurs. Cette page, le temps de l’écrire, m’aura au moins permis d’oublier la mélancolie du jour — l’indifférence dans laquelle j’œuvre, le mépris en lequel on me tient, l’absence de toute réelle perspective d’avenir, tout cela, oui, et je préfère en oublier aussi —, c’est mieux que rien. Ne m’auront tiré de mon ennui (au sens où Pascal pouvait écrire : « Jésus dans l’ennui. ») que les pages de cette Histoire de la Corse et des Corses dont j’avais entrepris la lecture à Toulon et que j’ai achetée, il y a quelques jours, d’occasion. À part cela, oui, tout est taciturne.