L’autre jour, confronté à un acte de barbarie caractérisé — des gens qui picoraient du raisin à même la grappe commune au lieu de s’en couper une rafle afin de consommer les grains par devers soi —, je n’ai pas bronché. Pas plus que je ne bronche, désormais, quand je me trouve en présence de gens qui ne savent pas comment se couper un morceau de fromage dignement. Je ne dis rien. Mais quel rapport ces phénomènes sociaux ont-ils avec le fait que j’aie songé, hier au soir, au moment de m’endormir, à Marina LL., chez qui je m’étais rendu en Corse après notre rupture et les oraux de l’agrégation ? Peut-être celui-ci que je me suis adouci. Mais — et je crois que je me suis déjà posé la question —, me suis-je adouci ou me suis-je ramolli ? Qu’il faille faire des concessions à la vie sociale, quand même on n’en aurait pas le goût, comme moi, cela est indubitable, mais jusqu’où doit-on pousser la tolérance ? Je n’avais pas toléré, par exemple, la façon dont Marina m’avait traité pendant mon séjour, pour se venger de tout le mal que je lui avais fait, ce qui peut se comprendre, mais que je n’avais pas à supporter pour autant — après tout, si elle me détestait tant, il ne fallait pas me demander de venir, ou alors, c’était de la pure et simple perversion, et je m’en passais très bien alors tout comme je m’en passe très aujourd’hui encore —, et c’est la raison pour laquelle j’avais écourté mon séjour. En revanche, peut-être à cause du respect que l’on doit aux anciens dans les sociétés méditerranéennes à fond archaïque dont je viens, j’avais toléré la question que m’avait posée la grand-mère de Marina, je m’en souviens encore : « Alors comme ça, il paraît que vous êtes Corse ? Mais vous êtes d’où, en Corse ? » Et moi, qui n’en savais rien, ou alors avais tout oublié, en bon petit continental, c’est ainsi que j’avais été élevé, en effet, j’avais répondu : « De Porto-Vecchio », croyant m’en tirer à bon compte. Ce à quoi la grand-mère, pas dupe, elle connaissait la géonymie de l’île, contrairement à moi, avait répliqué : « Ah bon… Pourtant, Orsoni, c’est un nom du nord. » Qu’Orsoni fût un nom du nord de la Corse, cela, en effet, je l’ignorais, tout comme j’ignorais qu’il y eût une quelconque différence entre le nord et le sud de la Corse. Et pourtant, elle existe, et le parler du nord de la corse, le cismunticu, n’est pas le même que celui du sud, le pumunticu. Tout cela, à vrai dire, je m’en foutais pas mal. Quand il avait été question de choisir une seconde langue au collège, il avait été exclu par un décret parental unanime et sans appel que ce fût l’italien, pourtant la langue de ma grand-mère maternelle que ma mère avait étudiée à l’université, parce que c’était la langue des mauvais élèves, alors s’intéresser jamais à un patois dégénéré de la langue des mauvais élèves français, cela, ce n’était même pas la peine d’y penser. Comme j’ai été bien élevé, digérant avec patience le surmoi de mes parents, j’ai intégré la conception de la hiérarchie des langues qu’on leur avait inculquée et où transpire ce racisme des plus nauséabonds qui est une des composantes essentielles de l’ethos des Européens, et je n’ai jamais vraiment envisagé de la remettre en question. Tout ce que j’aimais de la langue corse, c’était les polyphonies. Et encore, de manière honteuse, en secret. Mais c’est long le temps, et l’homme change. Si j’ai songé à cette anecdote, ainsi qu’à ce qu’il faut bien appeler la fin de mon histoire avec Marina LL., c’est sans doute parce que mon point de vue sur la chose a changé. Comment se fait-il qu’il a changé ? Cela, je n’en sais rien. Peut-être n’est-ce qu’une phase, c’est possible, mais c’est une phase suffisamment profonde pour que j’ouvre des livres à un moment de ma vie où, justement, je n’ai aucune envie de lire des livres parce que les livres me dégoûtent. Nous habitions encore à Nation. C’est le premier appartement que nous avons partagé, Nelly et moi, rue des Boulets. Je me souviens que j’avais croisé Marina sur la place. Ou plus exactement, j’avais croisé une jeune femme qui, me croisant, avait maugréé : « Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? » Il m’avait fallu un certain temps pour comprendre qui elle était et que « celui-là », c’était moi. Mais je ne m’étais pas retourné. C’était le passé. Et ce n’était pas une façon très agréable de le retrouver. À présent, il me semble que je me retourne sur un passé beaucoup plus ancien, beaucoup plus vieux que moi. Comme si je cherchais une explication à cette question qui, jusqu’à présent, n’a pas trouvé de réponse : « Comment se fait-il que j’aie une âme beaucoup plus vieille que moi ? » Oui, comment se fait-il ?

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