Je n’ai pas déballé le sac dans lequel se trouvent les livres que j’avais pris pour les lire pendant les vacances, les livres que j’ai achetés en vacances et ceux que j’ai pris dans ma bibliothèque de Marseille pour les ramener avec moi à Paris. Sauf un, l’Histoire de la Corse de Michel Vergé-Franceschi. Mais ce n’est pas que je me sente encore en vacances. Dès l’avant-dernière semaine des vacances, déjà, je ne me sentais plus en vacances, mais en prison, une prison que j’aurais pu quitter sans autre forme de procès sans pouvoir toutefois la quitter sans autre forme de procès. La vie est ainsi. Ce n’est donc pas que je me sente encore en vacances, mais qu’est-ce alors ? Pour être tout à fait exact dans la description de mes bagages restés en l’état où je les ai laissés en rentrant à Paris, je n’ai pas non plus déballé le sac dans lequel se trouvent mon appareil photo et ses pellicules. Qu’est-ce donc ? Je ne sais pas. Je ne dirai pas que je n’ai envie de rien parce que ce n’est pas vrai, mais ce dont j’ai envie ne se trouve pas ici, ni dans ces sacs ni ailleurs autour, mais dans un endroit bien précis quoique, d’une certaine façon, plus vague, un endroit qu’on pourrait appeler, peut-être, mon esprit, quand même ce mot ne voudrait pas dire grand-chose. Quand même ce mot ne voudrait pas dire grand-chose, on le comprend, c’est cela, le langage, des mots qui ne veulent pas dire grand-chose mais qu’on comprend pourtant. Est-il étonnant dans de telles conditions que l’on ne se comprenne pas ? Bref, dans mon esprit. En marchant ce matin dans la chaleur naissante du jour, je me suis dit qu’il faudrait que je compose des livres à partir de carnets dans lesquels je noterais tout ce qu’il me passe par la tête. Une fois le carnet achevé, ce serait un livre. J’ai commencé cette réflexion en me disant qu’il faudrait que je trouve un éditeur pour m’accompagner dans cette idée et j’ai terminé cette réflexion en me disant que je ne trouverai pas d’éditeur pour m’accompagner dans cette idée et que, comme je ne trouverai pas d’éditeur pour cette idée, il faudrait que je l’édite moi-même. À ce moment-là, je crois, j’ai laissé tomber cette idée. Pourtant, j’en suis convaincu, c’est une bonne idée, qui n’a rien d’original, j’entends par là que je l’ai déjà eue sans la mener à bien (un carnet = un livre), mais qui me séduit parce qu’elle congédie la croyance en la continuité intentionnelle, c’est-à-dire : la croyance que pour faire un livre, il faut avoir un sujet, une intrigue (aujourd’hui, dans cette langue barbare que d’aucuns s’obstinent à appeler « le français », on appelle ça un pitch, comme les brioches industrielles dont les pauvres gavaient naguère leurs enfants quand ils pouvaient encore se les payer, l’un et l’autre sont choses également digestes, en effet), qu’ensuite on développe en un certain nombre de pages. La continuité intentionnelle peut avoir des vertus, je ne le nie pas et je ne la nie pas en tant que telle, mais elle n’est qu’un infime fragment de la continuité existentielle que notre vie, si nous savons l’écouter, lui accorder notre attention, invente d’elle-même. C’est la raison pour laquelle, par ailleurs, les auteurs contemporains qui composent des livres avec ces vérités pas tout à fait faites ont tort d’appeler du nom de « fragments » leurs sortes d’aphorismes ; le tout dont ils supposent sans le savoir qu’ils sont les ruines est en réalité l’intention dont ils prétendent refuser la continuité alors même que, s’ils s’y abandonnaient, faisant confiance à la vie, ils découvriraient que l’absence d’intentionnalité a une richesse bien plus grande. Mais pour cela, encore faut-il avoir un bon naturel. Je marchais, me souvenant de ce que j’avais formulé la semaine dernière à des touristes « pour Baudelaire voir Aupick », et je ne songeais pas à cette phrase alambiquée que je viens d’écrire quasi malgré moi, je songeais à mon nom, chose étrange, ni en bien ni en mal, chose étrange aussi, mais à ce qu’il évoquait pour moi, pour les autres, pour le monde, pour mon existence. L’autre jour, sur l’invitation à la remise du prix de la SGDL au ministère de la culture (plus de carton, un qr code et un pixel espion dans le mail qui nous l’adresse font des économies de papier), il y avait encore écrit « Jérôme Orsini », et c’est vrai que c’est du dehors que l’on prend conscience de son nom. Je marchais et je me suis dit que je portais mon nom comme la croix et qu’il faudrait, si jamais je décidais de l’écrire, qu’il faudrait que ce soit la première phrase du carnet = livre. Aussi, à l’instant, viens-je de me lever et, dans un de ces carnets grand public noir mais pas très bon marché, avec un stylo tout aussi grand public mais un peu meilleur marché, et noir lui aussi, ai-je écrit cette phrase à laquelle j’ai pensé toute la journée. Il existe une carte des fontaines à eau pétillante de la ville de Paris sur laquelle on voit très clairement que, contrairement à l’engagement pris en 2017 par la mairie d’en ouvrir une dans chaque arrondissement en 2020, le VIe en est dépourvu. Celle à laquelle je remplis ma gourde quand j’y passe comme aujourd’hui se trouve au parc Montsouris. Assez loin, donc.

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