Il suffit de leur jeter un os pour qu’ils le rongent. Il flotte dans l’air cette odeur répugnante, caractéristique de la grande ville qui s’effondre, un mélange étourdissant de parfums bon marché aspergé comme à la télé, rejets de pot d’échappement, fumées de tabac, jets d’ordures, remugles de bière tiédasse, giclées de spritz à pétrole, litres de sueur macérée dans le métro, ondées de sécrétions nullipares. C’est l’été. Ça n’en finira donc jamais ? Jamais. C’est l’été qui dégénère en une éternelle saison. Et irrespirable. Naguère synonyme de vacances, l’été a débordé pour envahir toute l’année. Les tenanciers des bars sont heureux, les terrasses bondées, et les Français qui n’ont jamais su à quel saint se vouer peuvent comme toujours se livrer à leur passe-temps favori, l’ivrognerie. Y a-t-il quelque chose de comique dans toute cette débauche triste ? On aimerait y croire — on aimerait croire en quelque chose —, mais on sait bien que tout est surjoué. Et puis, de toute façon, qui en pourrait douter, tout est faux, non ? Tout est faux, oui. Il n’y a qu’à leur jeter un os pour qu’ils le rongent avec tout l’avidité dont ils sont capables (elles aussi, ne te trompe pas sur le sens des mots). Sur l’os, pourtant, pas grand-chose à ronger. Nos croyances défaillantes ont éteint toutes les lumières. Des cris de bêtes remplacent les discours, un peu comme une image, mille mots. On glisse peu à peu, mais sans faillir, vers ces lustres d’un avenir qui bégaie. Dehors, la foule applaudit. C’est sa façon à elle de dire, « Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. » Alors, la main invisible, doucement, lui caresse les cheveux, et la réconforte, « Ne t’inquiète pas, mon enfant. Tout va bien. Laisse-toi faire. » Que de tendresse. L’enfant de la main invisible se laisse faire. Comme c’est émouvant. La société, ta nouvelle maman, te comprend. Il fait chaud, c’est vrai, dans la ville imbécile. On chante l’hymne national comme une chanson à boire. Applaudit à des fantômes. Mon Dieu, que ce monde est bête, aimerait-on se plaindre. Mais la plainte elle-même est imbécile, mon pauvre ami, et puis, personne ne te lit. Au fond, c’est tout ce qui m’importe. Mais ils ont les yeux rivés sur l’écran unique où de doctes demeurés leur dictent la bonne façon de penser. Ô ma cervelle, nous seules savons combien nous souffrons. Je suis né sur la mauvaise planète ou à la mauvaise génération. Comment savoir ? Je voudrais qu’on me rende ma dignité, mais le coupable s’est évadé. Coupure publicité. Tout a toujours été normal. Qui, sinon l’esprit malade, aurait l’idée de s’en plaindre ? Chante, ô chante donc ma cervelle, en attendant que je te brûle.

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