dix septembre deux mille vingt-trois

Tacet ou ta gueule ? Quelle est la différence ? Je ne sais plus quoi faire pour obtenir le silence. Ce n’est pas mot à mot la phrase à laquelle j’avais pensé. La phrase à laquelle j’avais pensé, je l’ai oubliée. Il faudra donc que je me contente de celle-là. Quand je suis passé devant, mais de l’autre côté du trottoir, j’ai trouvé d’assez mauvais goût la brocante qui se tenait, au niveau du Square Henri Cadiou, sur le boulevard Arago, à proximité immédiate de la prison de la Santé. Ce que j’ai trouvé de mauvais goût, c’est moins le vide-grenier que la proximité. Mais pourquoi ? Ici, les résidants n’auraient-ils pas le droit de vivre ? Je me souviens d’un article dans le Figaro qui rendait compte des difficultés rencontrées au quotidien par les habitants vivant à proximité de la prison. L’un d’entre eux se plaignait que son bien immobilier ne valait plus rien, de fait invendable sur le marché. Et c’est vrai que ce n’est pas forcément le genre de questions auxquelles on pense quand on pense à la prison, au concept de prison. À Marseille aussi, la prison se trouvait au milieu des maisons. Elle avait d’ailleurs pris le nom du quartier qui, en retour, en avait été dépossédé, « les Baumettes » ne signifiant plus rien en dehors de « la prison des Baumettes », quand on dit « les Baumettes », ce n’est pas au quartier débouchant sur le sentier qui mène aux calanques de Cassis qu’on pense, c’est à la maison d’arrêt. Et en fait, on dit « les Baumettes » exactement comme on dit « la Santé », et tout le monde comprend. Un peu plus haut sur le boulevard, sur le trottoir juste en face de la prison, j’avais regardé cet homme noir qui faisait sa toilette dans le caniveau. Homme noir qui m’a fait penser à cet autre homme noir que j’avais observé, la veille au soir, cependant qu’il allait et venait sous mes fenêtres pour faire les poubelles des restaurants du quartier. C’était la canicule, il faisait chaud, je cherchais un peu de fraîcheur à la fenêtre malgré le bruit que faisaient les clients du bar assis en terrasse, et je l’ai vu, qui marchait, torse nu, pantalon de jogging noir, baskets blanches. C’est sa démarche qui a attiré mon attention. Elle avait quelque chose de stylé, dans le genre voyou, rappeur et, sans que je sache très bien pourquoi, j’ai pensé : « Il ne marche pas comme un pauvre. » Pourtant, pauvre, il l’était qui fouillait dans les poubelles pour y trouver de quoi manger. Non sans une certaine méthode, il tâtait les sacs, les soupesait, les évaluait avant d’agir. Il a fait deux ou trois allées et venues, préparant son opération en disposant le couvercle de ce qui m’a semblé une boîte isotherme en polystyrène à la surface d’une poubelle qu’il venait d’ouvrir. Et puis, il s’est dirigé vers une autre poubelle, en face du kebab un peu à gauche de la fenêtre où je me trouvais installé et, d’un geste brusque mais sûr, il s’est emparé d’un sac poubelle, l’a jeté sur son épaule, est revenu à la poubelle d’où il venait, l’a éventré et en a vidé le contenu sur le couvercle de la boîte, contenu qu’il a entrepris d’examiner et dont il a disposé ce qui l’intéressait dans une boîte plus petite, une boîte à kebab ou autre dans le genre, qu’il avait aussi trouvée dans le sac poubelle. Ensuite, une fois son opération achevée, il a traversé le boulevard avec cette démarche caractéristique qui avait attiré mon attention et il a disparu de mon champ de vision. Ce n’est pas le même homme que j’ai vu, ce matin, faire sa toilette (il a fini de se brosser les dents avec l’index avant de s’asperger la nuque) et pourtant, dans une certaine mesure, c’est le même homme. Bien sûr, dans une certaine mesure, nous sommes tous le même homme, même les femmes sont le même homme, mais ce n’est pas cela que je veux dire. Dans une certaine mesure, c’est le même homme, c’est la même misère, c’est la misère tout simplement, la misère qui baigne dans la même indifférence universelle. Hier au soir, j’ai eu envie de descendre pour proposer quelque chose à manger à l’homme noir qui faisait les poubelles. Mais le temps que je pense à ce que j’avais dans mon frigo que je pourrais lui donner, il avait disparu de mon champ de vision. Ce matin, je me suis contenté de regarder l’homme noir du coin de l’œil, repensant à l’homme noir que j’avais observé la veille, me disant, dans une certaine mesure, c’est le même homme. Ce n’est pas vrai que nous sommes tous le même homme. Alors que l’homme noir fouillait dans les poubelles, du restaurant japonais devant lequel elles se trouvaient, un homme et une femme sont sortis. Il était plus de dix heures et demie. L’homme tenait dans sa main gauche un sac en papier dans lequel il devait y avoir la nourriture qu’il venait d’acheter dans le restaurant japonais et, dans sa main droite, la main d’une femme. C’est elle qui a attiré mon attention parce qu’elle portait une tenue blanche immaculée, composée d’une ample combinaison pantalon qui laissait son dos nu et d’une grand écharpe blanche qui flottait autour de son cou. Je ne l’ai vue que de dos, mais elle avait une allure incroyable qui contrastait tellement avec l’homme noir au torse nu qui fouillait dans les poubelles. Elle est passée devant lui sans même le voir. Entre eux, le contraste était immense, si grand qu’en vérité, même si elle l’avait voulu, et je pense que, si on lui posait la question, elle dirait que oui, elle est très sensible à la misère et très sensible au sort des migrants, qui ne l’est pas, en effet ? même si elle avait voulu le voir, elle ne l’aurait pas pu, son regard serait passé à travers lui sans le voir. C’est l’homme noir accroupi qui m’a fait songer aux observations de la veille. Moi, j’avais prévu d’écrire tout à fait autre chose, autre chose qui avait trait au silence, à tacet ou ta gueule, et c’est sans doute la raison pour laquelle, la phrase que j’avais composée en marchant pour l’écrire dans mon journal, j’ai fini par l’oublier. Ce sont les observations de la veille qui, revenant à ma conscience après avoir vu l’homme noir accroupi en train de faire sa toilette qui l’aura effacée, auront effacé cette phrase. Alors, plutôt que d’écrire ce que j’avais prévu d’écrire, je me suis mis à écrire ce que j’ai vu hier au soir et que je n’avais pas prévu d’écrire. C’est à cela aussi, je crois, que ce journal est utile, à déjouer les prévisions, les projets, à court-circuiter la continuité intentionnelle dont j’ai parlé il y a quelques jours et qui nous empêche de penser vraiment. Nous sommes tellement formatés par la continuité intentionnelle que nous en oublions purement et simplement de penser, de nous laisser emporter par la pensée, la pensée comme elle vient, au gré des aléas, des choses imprévisibles ou simplement imprévues qui se produisent. Nous ne savons pas suivre la pensée qui vient. C’est la raison pour laquelle, même si nous sommes sensibles à leur condition, même si nous sommes sensibilisés à la question, nous ne voyons pas les migrants quand nous les croisons dans la rue : ils ne s’intègrent pas à la continuité intentionnelle dans laquelle il faut que les choses soient insérées pour que nous puissions les concevoir. Ce que nous pouvons concevoir, c’est le drame d’Eva Ionesco, victime de l’emprise de Simon Liberati, parce que nous en avons entendu parler à la télévision. De même que nous savons que ce qu’écrit Eva Ionesco, c’est de la littérature parce que Léa Salamé et Christophe Dechavanne nous l’ont dit à la télévision. De même que nous savions que Simon Liberati est un grand écrivain parce qu’on nous l’a dit à la télévision. Et que, grâce à la télévision, nous savons désormais que c’est un salaud qui tenait sa femme sous son emprise. Et que, par suite, ce n’est plus un grand écrivain. Les hommes noirs que nous croisons dans la rue, quand il n’y a pas écrit Uber Eats ou Deliveroo dessus, nous ne savons pas quoi en penser parce que personne ne nous a jamais parlé d’eux. On nous a bien parlé du problème des migrants, et nous y sommes sensibles, mais les gens, nous ne savons pas qui ils sont. Nous ne savons pas comment ils font leur toilette, comment ils se nourrissent alors que nous savons avec précision comment Eva Ionesco vivait quand elle vivait avec Simon Liberati, nous savons qu’elle vivait sans voiture dans une maison à la campagne dont elle n’avait pas les clefs. Aussi, Eva Ionesco, victime de Simon Liberati, nous pouvons prendre pitié d’elle, nous pouvons avoir de la peine pour elle, et nous pouvons même acheter son livre en librairie, ça s’appelle la Bague au doigt, c’est chez Robert Laffont et ça ne coûte que vingt-deux euros. Je sais que mon journal est impuissant face à ces forces-là, ces forces surhumaines, que dis-je, surhumaines ? ces forces inhumaines, je sais qu’il ne nourrit ni ne lave aucun homme noir du monde, mais je sais qu’il faut je le tienne (au sens aussi où l’on dit : « Il faut que je tienne bon. »), je sais qu’il faut que je le tienne pour détruire un jour, enfin, détruire enfin la continuité intentionnelle, détruire le récit de l’ordre du monde.