Me plaçant face à une alternative tout à l’heure, j’ai moins résolu le problème qui se pose à moi depuis plusieurs semaines que je ne l’ai dissous d’un coup, m’a-t-il semblé. Ce qui ne signifie pas que je me sois débarrassé du sentiment que ce problème a fait naître en moins depuis cet étrange et pourtant logique, logique au sens de prévisible et cependant inévitable, cet épisode méditerranéen, mais je sais que cette manière de ligne de conduite qui s’échappe de la dissolution du problème par sa mise en forme alternative est celle qu’il convient de suivre. Un peu comme en cas de tempête où, je ne puis qu’imaginer ne m’étant jamais trouvé sur un bateau lors d’une tempête, il convient de s’accrocher à ce que l’on peut pour ne pas passer par-dessus bord, dans la vie sur terre, aussi, il convient parfois de se contenter de tenir bon, laissant le temps au naturel, à supposer, comme je l’ai dit hier ou avant-hier ou avant, je ne sais plus, à supposer donc que le naturel soit un bon naturel, cela va de soi, laissant le temps au naturel de revenir. Le mien de naturel, est-il bon ? Eh bien, je le crois, sinon je me serais trouvé devant mon alternative comme l’âne de Buridan devant ses deux seaux également désirables, pauvre bête, faut-il n’avoir pas de cœur pour laisser mourir de faim et de soif un gentil petit âne, fût-ce lors d’une expérience de pensée, je n’aurais jamais pu trancher la chose en parts sensées, et ce avec d’autant plus de gravité que, contrairement à l’âne imaginaire qui n’exista jamais que dans l’esprit un peu dérangé de notre bon docteur en philosophie, ma vie est bien réelle quant à elle. Enfin, je crois. Se pourrait-il, en effet, que tout cela ne soit rien qu’imaginé, que j’invente toutes les choses qui m’arrivent pour occuper le peu de temps qu’il m’est donné de vivre ? Je ne crois pas. Tout à l’heure, ce qu’il s’est produit, c’est que j’en ai eu assez de ressentir ce que je ressens depuis cet odieux épisode méditerranéen. Je venais d’aller marcher assez longuement, quatorze kilomètres, et je me cuisinais quelque chose à manger, quand j’ai pris conscience que j’en avais assez de ce sentiment, de vivre comme je le fais depuis l’odieux épisode méditerranéen, de vivre avec le cœur gros, non que je désire à tout prix vivre avec le cœur léger, mais enfin, tout de même, le cœur gros, c’est lourd à porter, surtout quand l’on s’estime parfaitement innocent. Alors, me suis-je dit, ou bien tu estimes que tu as eu tort d’agir comme tu as agi et tu présentes des excuses sans attendre d’être pardonné mais simplement parce que c’est la chose juste à faire ou bien tu estimes que tu as eu raison d’agir comme tu as agi et alors tu passes à autre chose parce qu’il n’y a rien que tu puisses faire quant à ce qu’il s’est passé, si les gens ne comprennent pas, les gens ne comprennent pas. Et c’est un fait que les gens ne comprennent pas, ne comprennent rien, sinon. Sinon quoi ? Tellement de choses. Je n’ai pas envie de dresser la liste des choses qui sinon, non, la liste des choses qui si les gens comprenaient non, je crois que le monde est assez éloquent pour me dispenser de la dresser. D’autant que ce n’est pas ce que j’ai écrit dans mon carnet au bison noir, cependant que je marchais, ce n’est pas ce que j’ai écrit, tout le mal que l’on peut penser que les gens, ne comprenant pas, font au monde, non mais bien plutôt le contraire même de cela, puisque j’ai écrit ceci : « Ce qu’il demeure de la beauté du monde. » envisageant cette phrase ouverte sur quelque chose qu’elle ne dit pas comme le titre possible d’un ouvrage qui traiterait précisément de ce qu’il demeure de la beauté du monde. On voit donc, en tout cas, moi, je le vois, on voit donc que je suis dans une disposition d’esprit tout autre que celle dans laquelle m’a laissé cet épisode méditerranéen, que je suis en avance sur moi-même, que l’écriture l’est, qui me montre comment alléger mon cœur gros avant même que l’idée m’en vienne à la conscience. Je veux essayer, chaque jour qu’il m’est donné de vivre, pendant un temps indéterminé, je veux essayer ainsi de trouver ce qu’il demeure de la beauté du monde et, quoi que cela soit, de l’écrire.