douze septembre deux mille vingt-trois

Pour suivre un enseignement de chants polyphoniques dans un monastère, et respecter ainsi la règle de vie des moines qui le dispensent, je dois me tondre les cheveux deux à trois fois par semaine. Et cela ne me dérange pas le moins du monde. C’est en tout cas ce qu’exigeait des stagiaires le dépliant de présentation que j’ai consulté cette nuit, en rêve, dans le hall d’accueil de ce monastère où, sans trop savoir pourquoi, je me trouvais. M’y trouvais-je pour m’inscrire au cours de chants polyphoniques ou envisageai-je à cette occasion d’y participer ? Cela, je n’en ai aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que je me suis effectivement trouvé cet été dans le hall d’accueil de l’abbaye du Thoronet pour assister à un concert de chants polyphoniques, mais il n’a jamais été question de me raser la tête pour ce faire. Et puis, à l’abbaye du Thoronet, des moines, il y a bien longtemps qu’il n’y en a plus. Cependant, il est vrai que j’ai caressé la possibilité de me raser le crâne dans les jours prochains et que j’ai prévu de suivre en enseignement de langue corse auprès d’une association qui dispense aussi des cours de chants polyphoniques, et il paraît donc tout à fait normal que ces différents éléments se trouvent condensés en un seul et même rêve, puisque c’est ainsi que, paraît-il, le travail onirique fonctionne, mais pourquoi ? c’est-à-dire : dans quel but la part inconsciente de mon esprit qui, toujours selon certaines théories, s’adresse à moi pendant mon sommeil, dans quel but cette part inconsciente de mon esprit aura-t-elle condensé ces différents éléments, il ne suffit pas en effet de condenser divers éléments, encore faut-il que la part inconsciente de mon esprit ait une bonne raison de le faire, et donc pour me dire quoi ? Cela, je n’en ai pas la moindre idée. Et j’ai beau essayer de trouver une bonne raison, ou même une mauvaise, je n’en vois pas. Au réveil, je suis là dans mon lit qui ne refroidit pas avec mes fragments condensés de quelque chose que je ne comprends pas, ne parviens pas à comprendre, et qui peut-être veut dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi, ou alors ne veut rien dire du tout, et alors pourquoi est-ce que la part inconsciente de mon esprit qui s’adresse à moi durant mon sommeil cherche-t-elle à me dire quelque chose qui ne veut rien dire ? Fragments de tout égalent non-sens, telle est l’équation que j’ai envie de poser. Non que cela me déplairait, ce n’est pas ce que je voulais dire, de chanter des polyphonies corses, mais à l’instant de mon réveil pas plus que maintenant, quelques heures après, je ne comprends pourquoi je fais ce rêve-là. Est-il aussi important de ne pas comprendre que d’expliquer ? Oui, je le crois, à la condition toutefois de reconnaître qu’on ne comprend pas et de se demander ce que l’on peut bien faire avec cette incompréhension. Il faut toujours se trouver comme la vache de Wittgenstein qui, devant la porte fraîchement repeinte de son étable, ne reconnaît plus rien. Laissant de côté toutes ces choses incompréhensibles, sans trop savoir en suivant quel chemin de la part consciente de mon esprit, j’ai pensé que, l’année prochaine, cela ferait vingt ans que Nelly et moi nous sommes ensemble et que, même s’il suffisait, un peu comme la vache de Wittgenstein, de se regarder dans un miroir pour voir que le temps a passé, et malgré tout le mal que d’aucuns pensent de nous, sans manquer de nous le dire, ah les braves gens, si les vingt prochaines années devaient ressembler aux vingt dernières, je serais heureux de les passer avec elle. Et qu’il y ait de l’amour en cette sinistre époque, cela aussi fait partie de ce qu’il demeure de la beauté du monde.