Si l’on en croit l’acte de mariage rédigé le vingt-six novembre mille huit cent quatre-vingt-treize, mon arrière-grand-père, quand il a épousé Marie Joséphine Biaggi, la sœur de Marie Antoinette, qui allait devenir plus tard mon arrière-grand-mère, était berger à Murato. Il s’appelait Dominique Antoine Orsoni. De lui, je ne possède qu’une image numérique floue enregistrée sur mon ordinateur, sans doute découpée dans une photographie plus grande, où l’on voit seulement son visage. Il semble vêtu d’un costume. Il a une moustache. Et il porte un chapeau noir. Ses yeux ne regardent pas l’objectif. Ses yeux regardent ailleurs. Et moi, bien sûr, je ne sais où. De cette image, je ne sais pas quoi penser. Une partie de moi voudrait être fascinée par ce mot, « Berger », écrit comme cela, avec une majuscule par Monsieur le Maire, Joseph Murati. Murati, comme la mère de mon arrière-grand-père, Marie Nonciade Murati. Mais une autre partie pense que, si mon arrière-grand-père a quitté la Corse pour le continent où il semble qu’il soit devenu ouvrier sur le port de Toulon, c’est que la vie de berger devait être dure, plus dure encore que celle d’ouvrier, à la fin du dix-neuvième siècle. « La fin du dix-neuvième siècle », comme ces mots sont étranges, n’est-ce pas ? C’est un autre monde, tout différent du mien. Et je sais qui est la partie de moi que le mot de « berger » fascine, c’est celle qu’on pourrait appeler « bourgeois post-moderne », qui n’a jamais eu que la vie facile. Mais qui est la partie de moi qui lui répond de se taire parce que ce mot de « berger » la terrifie, parce qu’elle sent toute l’angoisse qu’enveloppe ce mot, la vie dure, la pauvreté ? J’allais écrire aussi : « la violence », mais je ne connais rien de la vie de ces gens. Qui suis-je pour les juger, moi, aujourd’hui, dans mon confort douillet ? Si la première épouse de mon arrière-grand-père a émis la volonté qu’il épouse en secondes noces sa sœur cadette, et s’ils ont accepté tous les deux, le futur veuf et la fiancée à venir, c’est qu’il devait y avoir de l’amour. Enfin, c’est ce que je suppose. Je n’en sais rien. La partie de moi qui tremble, ce n’est pas la partie de moi qui écrit. D’ailleurs, cette expression, « la partie de moi » est absurde : il n’y a pas de parties de moi, il n’y a que moi. Ce partage, en tout cas, peut-être que je puis dire les choses ainsi, ce partage, c’est peut-être lui qui m’a fait haïr cette origine pendant si longtemps. Parmi mes ancêtres, il n’y a que des gens qui ne sont rien, et c’est peut-être pour cette raison, parce que je voulais être quelque chose, que je leur ai tourné le dos, comme au tiers-état de moi-même. On renonce à soi-même parce que l’on veut être autre chose, mais il n’y a pas d’antinomie entre l’un et l’autre, c’est une énergie qui circule. Au fond, cet arrière-grand-père qui a quitté son île pour le continent, n’a-t-il pas eu raison ? C’est-à-dire que, sans cet exil, je ne serais pas ici, en train d’écrire. Sans cet exil, je ne serais pas en exil. Ai-je raison de me tourner en sens inverse ? Je n’ai aucun droit sur cette terre dont je ne parle pas la langue et dont je ne sais pas grand-chose. Est-ce une question de droit ? De droit ou de nature ? Tout ce que je puis faire, c’est m’interroger. C’est mieux qu’être interpelé, du dehors de ce nom, qui m’a toujours nommé sans que je sache ce qu’il voulait dire, qui l’avait porté avant moi, et pourquoi, pourquoi moi je me trouvais là. Et ces questions, ne sont-elles pas platement banales ? Banales, comme l’éternel retour.