Je me suis senti tellement triste, ce matin. Tout ce qui se présentait à moi semblait destiné à m’accabler. Je me suis senti comme la personne la moins respectée au monde parce que la personne la moins respectable au monde, cette personne que je suis et dont ni la personnalité ni le travail n’inspirent à personne le respect. Évidemment, tout cela était exagéré, mais on n’invalide ni ne justifie un sentiment à l’aide de valeurs mesurées ou mesurables ou je ne sais pas quoi dans le genre. Je me suis dit qu’aller courir me ferait du bien et je suis allé courir, mais est-ce que courir m’a fait du bien ? je ne le crois pas, en tout cas, cela ne m’a pas soulagé, pas le moins du monde, et alors je me suis dit si, comme je le crois, l’âme et le corps ne sont qu’une seule et même chose, c’est-à-dire si, comme je le crois, l’âme n’existe pas en tant que chose logée par mésaventure dans le corps, n’existe pas du tout, d’ailleurs, quel que soit le quoi en tant que quoi on la prend, je suis vraiment mal en point. À vrai dire, ce n’est pas vrai, ce n’est pas ce que je me suis dit ce matin, je n’en étais pas capable, ce matin, simplement de mettre un pied devant l’autre, ce qui est déjà bien, quand on y pense, ce n’est pas si mal, mettre un pied devant l’autre, ça ne va pas de soi, c’est ce soir que, remontant la trace de la tristesse du jour, je parviens à formuler une telle idée, une idée comment dire ? un peu conceptuelle. Ensuite, en, début d’après-midi, je me suis rendu au ministère de la Culture pour la remise du grand prix de traduction de la SGDL, je me suis même débrouillé pour parler à quelques personnes qui se trouvaient là en même temps que moi, en ai profité pour observer la technique la plus savante que j’ai jamais vue pour réussir à s’éclipser sans se faire remarquer (se mettre au premier rang, bien en vue, et puis, au bout d’un certain temps, feindre avec la plus naturelle des discrétions d’avoir quelque chose à faire un peu plus loin, loin du regard de la ministre, s’entend, avant de, quelques instants plus tard, s’enfuir sur la pointe des pieds, je l’ai vu faire, mais je ne dirai pas qui, trop de on-dit, ce n’est pas une biographie), pas assez savante pour m’échapper, toutefois, je vous connais, c’est ce que vous allez me dire, ne faites pas comme si ce n’était pas vrai, mais je ne suis pas n’importe qui, non, cela aussi, vous devriez le savoir, j’ai le don d’observation, et puis je suis allé chercher Daphné à l’école, et puis je me suis rendu à a casa di u populu corsu pour la réunion de présentation des activités de l’association cultura viva (langue corse, chants et guitare, paghjella), et le fait de me trouver là, parmi ces gens que je ne connaissais pas, et parmi lesquels je ne me serais jamais trouvé de toute ma vie si je n’avais pas eu l’idée bizarre de venir ici, j’ai senti mon petit cœur se remplir de joie. J’étais sans doute le plus déraciné des déracinés qui se trouvaient dans ce local assemblés, mais cela ne m’a pas dérangé parce que, si j’étais venu là, c’est précisément pour cette raison qu’un beau jour, à force d’entendre mon nom, mon nom écorché, mon nom étranger, j’ai ressenti le besoin de savoir ce qu’il voulait dire, le besoin de comprendre, le besoin d’entendre, le besoin de parler. Tu vois, tout comme j’ai commencé la journée en me sentant triste (je n’aime pas les mots modernes qu’on emploie pour parler de ce sentiment bien plus vrai que ses succédanés, dépressif, déprimé, tous ces mots qui, on s’en aperçoit si on les regarde avec un petit d’attention, ne veulent rien dire du tout alors que triste, oui, ça veut dire quelque chose, il y a une histoire de la tristesse qui est vieille comme le monde), j’ai commencé à écrire sans savoir quoi dire, et puis tout est venu couler, tellement couler que, maintenant, je pourrais ne pas m’arrêter, mais je vais m’arrêter, dehors, c’est soir de match, on se saoule en gueulant, on est fier d’être français, c’est loin l’Uruguay où un jour le Dr Odake s’est exilé, et moi j’habite au-dessus d’un bar tenu par des Chinois qui n’ont aucun scrupule à exploiter la bêtise la plus crasse des occupants de leur terre d’accueil, qui pourrait bien les blâmer ? N’est-il pas beau, en vérité, ce monde ? Aujourd’hui, je n’ai pas noté ce qu’il demeure de la beauté du monde — peut-être est-ce une langue que je ne sais pas encore parler — ; j’ai oublié.