seize septembre deux mille vingt-trois

Qu’il faille des raisons d’exister, pourquoi pas ? Mais qu’on n’en trouve pas, voilà qui est inadmissible. Chaque jour est un nouveau jour, et il faut le prendre comme tel, il faut accepter la nouveauté, c’est-à-dire accepter la réalité. Le comble du paradoxe, il me semble que je l’ai trop souvent dit, c’est que, de tous les êtres humains, ceux qui aiment le moins la réalité, ce soient les réalistes. En fait de réalisme, il n’y a jamais qu’une forme d’abdication conformiste, attitude dépourvue de la moindre imagination, qui s’impose à elle-même la discipline ahurie de la fausse conscience. Car, à dire le vrai, les réalistes n’ont jamais rien fait que dire la même chose : x=x, soit la formule même de la bêtise. Une chose est une chose. Qu’une chose puisse être autre chose, pourtant, une chose autre, c’est ce dont nous faisons l’expérience au quotidien : aujourd’hui, je ne suis pas le même qu’hier et ne suis pas le même que je serai demain. Chaque jour est un nouveau jour. Ce qui peut se simplifier de la sorte : chaque jour est un jour. Et, dès lors, on comprend ce que les réalistes ne parviendront jamais à comprendre : x=x n’est pas la formule de l’identité, du maintien de la chose en elle-même telle qu’elle-même, c’est la formule de la persévérance du x pour qui, afin de continuer, il est nécessaire d’être toujours différent, sans cesse un autre inexistant. La fugacité temporelle de l’être, bien plus que son éventuelle éternité, voilà qui devrait nous fasciner, nous obséder. Ma voix n’est jamais la même et pourtant, c’est toujours la mienne, et je chante. Et je chante : que nous chantions, n’est-ce pas le merveilleux même ? Que je me trouve ici à faire ce que chaque jour je fais sans jamais me lasser : toujours la même chose, jamais la même chose. Or, ce chemin faisant, l’on comprend mieux le sens de l’apologue nietzschéen où, une nuit, un démon vint lui révéler la vérité de l’éternel retour et lui demander s’il s’y tenait prêt : l’identité du retour du même n’a rien de monotone, il y a là, logé au cœur même de la chose, quelque chose qui la rend chose, le même n’étant pas le même, l’identité toujours différente, une chose est une chose et n’est pas la même chose. Gertrude Stein, d’ailleurs, ne disait pas autre chose : a rose is a rose ; — une fleuriste et tellement de fleurs, qui pourrait s’en plaindre ? Comme vous, envahis d’amitié, comme nous le fûmes aujourd’hui, qui pourrait y résister ? Un jour est un jour.